au commencement de tout

Janus pourrait présider toute nouvelle entreprise. L'instant de création est un regard sur l'avenir, mais aussi un regard sur le passé, sur lequel on s'appuie. Nous ne fondons jamais sur le néant mais toujours sur le pré-requis d'une tradition, d'un ensemble de présupposés à la fois culturels et théoriques qu'il nous faut mettre en lumière. Pour ma part, il y a - outre un vécu personnel dont je n'ai pas l'intention de faire état - une pratique philosophique sur internet dont je dresserai, le moment venu et au fil des messages, le bilan. Le titre "propositions" reprend celui d'un texte non publié, et sans doute impubliable en l'état : une suite d'aphorismes présentés "more geometrico" qui tentent de construire une métaphysique sensualiste et matérialiste. Sensualiste en ce qu'il y était affirmé que la pensée est le produit dérivé des sensations, de l'interaction entre le corps et le monde. Matérialiste en ce qu'il entend évacuer toute référence à une supposée réalité transcendante et écarte de ce fait les interprétations dualistes du rapport "corps/esprit" (que les anglo-saxons désigne comment mind-body problem). Ce blog sera donc, en partie du moins, une reprise méthodique de ces "propositions" soumises à une relecture critique et à des développements.

Mais le projet présent ne se limite pas à une construction d'une métaphysique matérialiste (ne s'agirait-il pas d'un oxymore ?). La réflexion est plus large : comment re-construire un matérialisme déstructuré par la post-modernité et l'échec de sa déclinaison historique et socio-politique ? La tentation politique n'est pas trop mon affaire, il est vrai, et la simple répercussion de l'actualité passée au crible d'une critique marxisante ne peut suffire à la refondation d'une philosophie matérialiste, mais cette dernière ne peut faire l'économie d'un regard sur le monde, un regard qui ne dissimule pas sa part de subjectivité. Restera la nécessité de théoriser, autant que faire se peut, la désagrégation de la politique.

Retour en arrière : 1981-1991 - décennie de profondes mutations socio-économiques sur fond d'innovation technologiques décisives. Le libéralisme s'érige en dogme politique, triomphant de la classe ouvrière dont elle destructure les appareils politiques et syndicaux, et brise - en recourant aux techniques managériales de pointe - les liens traditionnels de solidarité au sein de l'entreprise. Fait illusion sur la scène culturelle française la montée au pouvoir du socialisme. Mais le parti socialiste s'aligne de plus en plus aligné aux intérêts du capital. Loin d'être un bastion de résistance, il en est l'instrument adapté aux besoins de la nouvelle bourgeoisie post-moderne : hédonisme liberal-libertaire mettant en avant les problématiques sociétales des bourgeois-bohèmes, destructuration des solidarités sociales par le management post-industriel, privatisation des services publics, intégration à l'économie mondialisée et inféodation aux pouvoirs transnationaux européens. La classe intellectuelle se préoccupe donc de sauver les meubles d'une théorie critique radicale s'orientant vers les cultural-studies au détriment du matérialisme historique, les héritiers du marxisme se marginalisent, aveugles à ce qui se prépare à l'Est, la radicalité populaire se résume à un humanisme internationaliste et antiraciste. Parallèlement, l'intelligentzia française est investie par la nouvelle droite et les "nouveaux philosophes", fortement médiatisés, qui entament une rupture avec la culture marxistes des intellectuels de la décennie précédente. Cette évolution est en phase avec le contexte international. Dès la fin des années 1970, le tiers-mondisme révolutionnaire désespère : Boat people, guerre civiles africaines, génocides polpotiens désenchantent les post-soixantuitards. Les soubresauts de l'antiimpérialisme armé se taisent sur fond de crispation des relations Est-ouest due à l'implantation des euromissiles.

C'est une période dans laquelle je m'investis dans l'écologie politique, en cherchant à fonder théoriquement cet engagement. Cela signifie, une rupture avec l'irrationalisme rétrograde du néo-gandhisme et new-ager, une pensée systémique de l'écologie s'appuyant sur les acquis scientifiques, une interrogation de la phénoménologie, à travers Heidegger, et une lecture de Sartre, passant le la problématique existentielle abordée dans l'Etre et néant à la fusion d'une phénoménologie du devenir individuel et du devenir historique qui se concrétise, chez Sartre, par la méthode progressive-régressive adoptée dans sa "critique de la raison dialectique". L'Ecole de Francfort me donne les outils nécessaires pour problématiser l'actualité, et en particulier, la progression irrésistible de l'extrême-droite.

Retour en arrière : 1991-2001 - La perestroika implose l'union soviétique, qui s'effondre à la suite du putch mené par Eltsine. La nomenklatura poststalienne fait place aux mafiosis russes L'empire éclate, fragmentés en nationalismes fanatisés. Ce qu'on croyait être une libération marque le début d'une hégémonie implacable - celle du capitalisme - qui ne pacifie le monde qu'à coup d'ingérences "humanitaires", en fait des opérations de guerre destinés à restructurer l'échiquier mondial. Deux nouveaux clivages se dessinent déjà : la globalisation économique face au pays du sud, et l'émergence d'un islamisme devenu adversaire radical de l'Occident. Ce qui se prépare est une globalisation hétérogène des résistances anticapitalistes devenues "altermondialismes". Autre globalisation, celle d'un réseau de communication planétaire. L'internet modifie radicalement le rapport collectif au savoir dans une perspective que l'on croyait anarchique, privilégiant la communication égalitaire et interactive à la monopolisation des discours. Cet vision utopiste ignore la capacité d'adaptation du capitalisme qui a réussit en une décennie à virtualiser les échanges écomiques et à faire du savoir et des biens culturels une marchandise à part entière.

Dès 1987, ma rupture avec l'écologisme libéral est consommée, mais je ne trouve pas d'assise dans l'extrême-gauche. Je m'oriente vers la philosophie : Heidegger, Adorno, Horkheimer, Marcuse, Sartre nourrissent ma pensée. L'internet me permet d'amplifier ma réflexion personnelle en multipliant les possibilités de contact. Je m'aperçois non sans effarement l'imprégnation, dans l'opinion française, des idéologies racistes et fascisantes. La réflexion philosphique se fait politique, citoyenne : je m'appuye sur l'universalisme kantien, la philosophie des lumières et la théorie critique pour contrer, autant que faire se peut, l'intolérance. Problématique : comment concilier universalisme et subjectivisme identitaire, comment gérer la multiculturalité dans un état de droit ? comment articuler le droit et la force en vue de l'émancipation humaine ? Le contexte de ces réflexions est aussi le durcissement de la politique d'asile. Des expulsions de sans-papier tournent au drame, des mouvements de désobéissance civile s'esquissent. Plus que jamais il m'est apparu urgent de penser la problématique des rapports entre le droit - l'universalité du droit humain - et de la force, non seulement celle issue des subjectivités particulières mais aussi celle des Etats et des nations.

Autre champ d'investigation : le développement de l'informatique permet d'envisager une intelligence artificielle. Quels en sont les implications philosophiques ? Cette recherche menée au sein d'un petit cercle d'amateur me conduit à m'initier à la philo analytique et aux sciences cognitives. Je noue des contacts avec les enseignants en philosophie : la philosophie en France est instituée comme composante essentielle du programme scolaire, mais son enseignement est doublement problématisé. Intégré dans l'appareil idéologique d'Etat, la philosophie devient un instrument de légitimation, ou de divulgation, des valeurs républicaines, donc celle de l'Etat et du pouvoir. Paradoxalement ces valeurs héritent de la critique radicale des Lumières : on attend de l'enseignement de la philosophie qu'elle légitimise l'Etat tout en donnant aux citoyens les outils conceptuels d'une critique radicale des pouvoirs. Je constate que les professeurs de philosophie se situent dans un perpétuel porte-à-faux, oscillant entre un conservatisme corporatiste et le radicalisme philosophico-politique, en butte à la désagrégation néolibérale de l'appareil scolaire mais se revendiquant du républicanisme laïciste face aux communautarismes. L'unanimité fait défaut et progressivement, le forum institutionalisé des philosophes on-line s'enlise dans des querelles corporatistes.

Retour au présent : 2001 jusqu'aujourd'hui - En 1967, Arthur C. Clarke et Stanley Kubrik imaginaient 2001 comme l'avènement d'une humanité renouvelée par le contact avec une intelligence cosmique. La réalité est en fait plus proche du cauchemar orwellien. 2001 restera dans la mémoire collective comme l'année de l'attentat des "Twin towers" : al Qaida devient le nouvel adversaire. La néo-guerre impérialiste adopte les formes disséminées de la globalisation post-moderne. Il n'y a plus de ligne de front mais une fractale traversant l'ensemble du monde industrialisé en butte à un ennemi disséminé, à une organisation mouvante, an-archique et archaïque, une organisation qui n'est en fait que le produit logique de la stratégie américaine de démantèlement du progressisme arabe et tiers-mondiste. Le confusionnisme idéologique amène des intellectuels issus de la gauche à pactiser avec l'impérialisme américain tandis que d'autres se font les alliés objectifs, idiots utiles diront certains, de l'islamisme réactionnaire. Rares sont ceux qui analysent le conflit dans une perspective matérialiste - tenant compte de la transformation des luttes de classes et des stratégies de domination économico-politiques. En quelques années, la gauche est défaite, un véritable "champ de ruine" face à la radicalisation du capitalisme et de l'impérialisme, face à l'intégration européenne, face à l'émergence des obscurantismes politico-religieux. Les maîtres du jeu ne nous offrent d'autres perspectives que la poursuite de la "guerre contre le terrorisme", une guerre menée avec les armes de la terreur orwélienne d'Etats dotés d'instruments implacables de contrôle social et politique. L'idéologie belliciste et l'islamophobie imprègnent les esprits, mais la violence islamiste oblige les démocrates à une alliance stratégique avec les organisation laiques capables de résister pied à pied aux nouvelles formes d'obscurantisme.

Prenant mes distances avec les profs-de-philo je cherche en vain la possibilité d'une réflexion politique fructueuse. Le rationalisme et le matérialisme redeviennent ainsi un des éléments clés de ma réflexion mais si je me déclare "bright" - entendons par là l'affirmation d'un athéisme naturaliste - l'expression collective de cette démarche se limite souvant à un anticléricalisme qui se conjugue volontiers avec un scientisme affiché. Peu d'analyse fine du champ socio-politique se dessine dans les forums brights. L'islam fait parfois office de bouc émissaire d'un laïcisme franco-français passablement crispé. Cependant il me semble indispensable de repenser et de réactualiser le matérialisme, non seulement dans sa perspective scientifique (méthodologique), mais aussi dans sa perspective socio-politique et culturelle.

C'est ici que prend sens le projet de site "dialectiques.ironie.org" qui veut reprendre, compléter, prolonger la démarche entreprise dans "les chemins de la pensée" et "Dialectiques", sites hébergés "gratuitement" au prix d'une présence publicitaire envahissante (que l'usage de adblock sur firefox permet d'éviter). "dialectiques.ironie.org" - l'ironie (socratique) est ici importante - reprendra ainsi le travail d'investigation sur l'Ecole de Francfort en tenant compte de la réactualisation récente de la théorie critique. Les recherches néo-marxistes et altermondialistes entrent naturellement dans notre perspective. Mais en premier lieu, une épistémologie matérialiste devra être repensée en connexion avec les recherches philosophiques et scientifiques actuelles. Illusionnistes et obscurantistes de toutes obédience ne trouveront pas grâce à mes yeux.