Par Dieu, j'entends un être absolument infini, c'est-à-dire une substance consistant en une infinité d'attribut, dont chacun possède une essence éternelle et infinie L'Ethique, I, définitions VI.

Aborder l'athéisme de Spinoza à partir d'une définition de Dieu héritée de la scholastique et du cartésianisme, et cela, dans le cadre d'une approche matérialiste, pourrait relever du masochisme philosophique, d'autant plus que nous ne pourrons contourner la question des preuves de l'existence de Dieu. La thèse que je voudrais approfondir est que Spinoza hérite de toute la pensée théologique traditionnelle et assume cet héritage de manière tellement rigoureuse qu'il réussit - involontairement sans doute - à subvertir les traditions religieuses pour forger une a-théologie.

La théologie conçoit Dieu comme un Etre absolu, infini, se suffisant à lui-même, incréé - bref une substance absolue consistant en une infinité d'attributs - mais distinct du monde qu'il a intentionnellement créé. Dans la vision religieuse, Dieu est créateur d'un monde contingent, dont la substance est conditionnelle. Spinoza reprend cette définition mais en modifie radicalement la portée en abandonnant la distinction entre "substance absolue" et "substance conditionnelle", pour faire de cette dernière un "mode" d'être - une affection - de la substance absolue. La relation entre la substance et le mode est un rapport de l'universel au particulier, de sorte que le monde, tel que nous le vivons, est un mode du divin. Gardons à l'esprit que la substance est, pour Spinoza, ce qui est en soi et est conçu par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d'une autre chose (Ethique, I, déf. III)

Les définitions et les axiomes sont essentielles pour comprendre la démarche de Spinoza. L'exposition more geometrico est un parcours rigoureux, mais labyrinthique, voire quasi hypertextuelle, qui nécessite une lecture plurielle. Nous pourrions partir de la question des preuves de l'existence divine, pour voir ensuite comment Spinoza structure le monde pour déboucher sur une pensée de l'immanence du divin. A ce titre, Spinoza prendrait à rebours la thèse matérialiste (qui anéantit le divin pour réduire l'esprit à la matière) en divinisant la matière, de manière à ce que l'homme, partant de sa réalité existentielle, sublimée en une vie éthique orientée vers la liberté (celle qui découle de la connaissance adéquate des passions et des affects du corps) aboutit à une connaissance du 3e genre du divin. Le premier livre de l'Ethique, qui traite de Dieu, n'est cependant pas une théologie reposant sur une herméneutique de la révélation : c'est une ontologie où, en fin de compte, le terme Dieu désigne la Substance absolue, autrement dit, l'Etre. De sorte que les démonstrations de l'existence de Dieu reviennent à démontrer l'Etre. Cela ne relève pas seulement de la prudence philosophique dans un contexte d'intolérance à l'égard des athées et libertins, mais la conséquence d'une métaphysique rationnelle. Si les définitions théologiques de Dieu se recoupent avec la définition philosophique de la Substance absolue, rien n'empêche de persister à user du vocable "Dieu" - dégagé des colorations subjectivistes et personnalistes propres aux discours religieux - pour penser la Substance.

Harry Austryn Wolfson, dans "la philosophie de Spinoza" (éd. Gallimard, 1999) analyse de manière très fine ces démonstrations. Il en ressort que Spinoza expose quatre preuves de l'existence divine mais on pourrait les regrouper en trois catégories, que l'on retrouve dans les trois démonstrations de la proposition XI (Ethique, I, proposition XI)

1. la preuve ontologique, syllogisme bien connu où l'existence de Dieu est déduit de la définition même du divin, comme être parfait, impliquant en raison de cette perfection, l'existence.

citation :

Si vous niez Dieu, concevez, s'il est possible, que Dieu n'existe pas. Son essence n'envelopperait donc pas l'existence (par l'Axiome 7). Mais cela est absurde (par la Propos. 7). Donc Dieu existe nécessairement.

Cela pourrait se reformuler ainsi :

  • Toute chose dont l'essence enveloppe l'existence existe
  • L'essence de Dieu enveloppe l'existence
  • donc Dieu existe

2. la preuve cosmologique , que l'on trouve dans la deuxième démonstration de la prop XI.

On peut ramener la preuve cosmologique à la recherche aristotélicienne des causes premières. Ce syllogisme présuppose que Dieu est une cause première.

  • Pour toute chose, on doit pouvoir assigner une cause ou raison qui explique pourquoi elle existe ou pourquoi elle n'existe pas.
  • le monde et nous persistons dans notre existence
  • donc, le monde et nous devons avoir une cause

la démonstration chez Spinoza est quand même plus fine puisqu'elle établit une distinction entre cause interne et externe, entre cause d'existence et cause d'inexistence et de démontrer par l'absurde l'impossibilité d'une cause d'inexistence de Dieu, car, interne elle relèverait de la Substance divine, et serait contradictoire avec l'inexistence de Dieu, et externe, elle ne pourrait qu'être une substance d'une autre nature que Dieu, mais une substance donnée ne peut entretenir une relation causale avec une substance d'une autre nature. Cette démonstration pourrait peut être rapprochée de l'injonction parménidienne assignant l'impossibilité de penser le non-être. Si Dieu est la totalité de l'Etre, il devient impossible, sous peine de se contredire, de penser l'inexistence de Dieu, tout comme le nihilisme est rationnellement impossible.

résumons la démo :

  • nous avons l'idée de notre existence finie et l'idée de Dieu infini
  • il y a trois possibilités :
    • rien n'existe (nihilisme total)
    • seules les choses matérielles (finies) existent
    • Dieu et monde coexistent
  • le nihilisme est rejeté puisque nous existons
  • le matérialisme est rejeté puisque l'existence du seul monde fini impliquerait que la finitude est plus puissante que l'infinitude divine
  • donc l'existence de Dieu est vraie

à ce stade, la preuve cosmologique ne permet pas de distinguer le discours de Spinoza du discours théologique traditionnel. Il faudra suivre plus loin la pensée de Spinoza lorsqu'il aborde les rapports entre Substance et modes.

3. la preuve psychologique est une déduction de l'existence divine du fait que nous puissions le concevoir. c'est la preuve a posteriori apportée par Descartes dans sa 3e méditation :

Partant, il ne reste que la seule idée de Dieu dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le nom de Dieu, j'entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante, toute connaissante, toute puissante, et par laquelle moi-même et toutes les autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en ait qui existent) ont été créées et produites. Or, ces avantages sont si grands et si éminents, que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul.Et par conséquent il faut nécessairement conclure, de tout ce que j'ai dit auparavant, que Dieu existe; car, encore que l'idée de la substance soit en moi de cela même que je suis une substance, je n'aurais pas néanmoins l'idée d'une substance infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait été mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie.

Cette argumentation ne se retrouve pas telle quelle dans l'Ethique, mais Spinoza la reprend dans ses Principes de la philosophie de Descartes (proposition VI) qui démontre que la réalité objective de notre idée de Dieu ne peut trouver sa cause qu'en Dieu lui-même.

L'examen des preuves ne peut que difficilement convaincre un matérialiste convaincu, surtout s'il tire profit des acquis scientifiques postérieurs à ceux des contemporains de Descartes.

On sait que les preuves ontologiques ont été critiquées comme tautologiques : la conclusion étant présupposée dans la majeure. La preuve cosmologique ne résiste pas si l'on considère l'imperfection de l'univers : comment un être parfait pourrait-il engendrer un univers fini et imparfait. A moins d'accréditer les mythes de la chute originelle (comme métaphore de l'aliénation humaine), nous ne pouvons véritablement comprendre le caractère fini, contingent de l'univers. Pour Spinoza, qui se sépare radicalement de Descartes, la création est nécessaire, inhérente à la nature divine, et en quelque sorte, immanente à Dieu. L'Univers étant cause de lui-même, il ne peut qu'être un avec Dieu. La pensée de Spinoza est-elle celle d'une immanence de Dieu ou une immanence, en Dieu, du cosmos ? In fine la question importe peu (sauf à analyser la stratégie discursive de Spinoza) car la relation devient identitaire, seul change le point de vue (modal) avec lequel nous voyons le problème : apparaît comme choses finies, inscrites matériellement dans l'étendue et la temporalité, ce qui nous est perçu à travers la finitude de notre problématique existentielle, donc à travers les modalités de notre corps. Ce n'est qu'à la faveur d'un entendement confinant à la perfection d'une intuition immédiate (du 3e genre) que nous dépassons cette finitude pour concevoir le monde comme Dieu. La théologie s'avère ici une ontologie fondamentale, peut être analogue à ce dépassement régressif de la métaphysique propre à une contemplation silencieuse de l'Etre.

Cependant la preuve psychologique peut élucider Dieu comme disposition innée de l'esprit humain, apte à concevoir un être infini, parfait et éternel, et, par là, participant à la substance divine. Mais cette coparticipation, faisant de l'homme et de Dieu une même substance, ou plutôt de l'homme un des modes possibles de Dieu (considérée comme substance absolue) ne peut être admise par les religions monothéismes qui pensent l'homme comme une créature contingente, séparée (et donc malheureuse) de Dieu. L'effort du religieux sera de réinstaurer à travers le rite l'unité entre homme et Dieu, tandis que l'effort spinoziste consistera plutôt comprendre le Monde (et donc l'homme) comme composante modale de la totalité divine. Dieu se matérialise en conséquence comme auto-production nécessaire de l'Univers.