Résumant le concept de Dieu, comme existence nécessaire, unique, d'une cause libre de toute chose, Spinoza ne manque pas de relever la persistance des préjugés qui empêchent une claire compréhension de ses thèses. Un unique point sous-tend ces préjugés : « que les hommes supposent communément que tous les êtres de la nature agissent comme eux pour une fin ». Bien plus, le concept ordinaire d'un Dieu créateur et providentiel relève d'un tel préjugé « bien plus, ils tiennent pour certain que Dieu même conduit toutes choses vers une certaine fin déterminée. Dieu, disent-ils, a tout fait pour l’homme, et il a fait l’homme pour en être adoré. ». En d'autres termes, ce que Spinoza réfute ici, c'est le finalisme.

Nous croirions entendre en Spinoza la préoccupation méthodologique essentielle de l'éthologue comportementaliste : ne pas projeter sur la Nature naturante l'illusion téléologique. Pas plus que les animaux poursuivent une finalité (que ce soit sur le plan comportemental ou sur le plan de l'évolution structurelle), Dieu ne poursuit aucun but. Il est donc illusoire de croire que l'existence humaine résulte d'une intentionalité providentielle, et qu'une Providence se préoccupe de notre sort. De même, il est vain de penser que l'homme a été créé pour adorer Dieu. En fait, le concept de Dieu n'implique rien d'autre que le concept le plus généraliste possible désignant l'Etre. S'il y a structuration de l'Etre dans un cosmos qui nous semble, subjectivement, organisé, c'est en raison de l'immanence du divin dans une Nature qui est à la fois naturante, auto-producteur – autopoiétique dirions-nous aujourd'hui – d'une infinité d'attributs, eux-mêmes infinis (on verra plus loin comment je comprends cette notion d'infini) et naturée, c'est-à-dire en tant que modes particuliers, finie, transistoire, d'existence.

D'où vient, dès lors, le préjugé finaliste ?

Il y a une propension naturelle à s'attacher au finalisme, et cette propension est à l'origine des erreurs de jugement concernant ce qui convenu d'appeler « le mal ». Paradoxalement, l'Ethique de Spinoza fait l'économie de « jugements de valeur », non pas qu'il ne pense pas les passions, mais il ne les mesure pas à l'aune d'une supposée volonté divine : ce qui fait obstacle au bonheur humain n'est pas la désobéissance à Dieu mais seulement l'ignorance des causes réelles des sentiments.

Deux constats :


  • l'homme est naturellement ignorant des causes
  • l'homme est naturellement avide de ce qui lui est utile à la survie

Conséquence : conscients de leurs volitions et désirs, les hommes se sentent libres, mais ils ignorent ce qui déterminent ces désirs et ces volitions. Ensuite, il agissent en vue d'une fin, appréhendant le monde en fonction de leurs besoins. La question qui se posent naturellement à leur esprit est « pourquoi »; entendu par là que les choses sont supposées être mises à disposition en vue d'une fin, à savoir notre bien-être.

Considérant les choses comme des moyens, donc comme des outils mis à disposition à toutes fins utiles, les hommes ont conclu qu'un créateur doué de liberté façonne les objets naturels. Il y a donc une projection subjectiviste dans la croyance religieuse qui ne vise, finalement, qu'à conforter l'insatiable cupidité humaine. Car Dieu ne fait l'objet d'un culte que dans la mesure où l'on attend de lui qu'il nous préserve des aléas de la vie, la nature n'est en elle-même rien moins que providentielle. Mesurée à l'aune de la subjectivité humaine, la nature se fait volontiers marâtre en nous imposant catastrophes, maladies, et accidents qui ne peuvent être, pour l'ignorant, que l'effet d'une volonté transcendante prompte au châtiment. L'illusion anthropocentriste se conjugue avec le finalisme pour produire le sentiment de culpabilité.

Certes, la vie réelle contredit sans équivoque ses illusions. La nature distribue en effet, remarque Spinoza, ses bienfaits aux pieux comme aux impies. Mais Spinoza ne compte pas sur l'expérience pour déniaiser les humains trop obnubilés par leurs intérêts pour se dégager de l'illusion finaliste. L'optimisme reste néanmoins permis car la science mathématique a appris aux hommes un autre chemin pour découvrir la vérité « car elle ne procède pas par la considération des choses finales », mais « elle s'attache uniquement à l'essence et aux propriétés des figures ».

Sans doute il faudra approfondir cette affirmation : en fait, il s'agit de privilégier la connaissance rationelle, une logique déductive qui permet de construire une ontologie cohérente et de décrire les mécanismes comportementaux humains en empruntant le modèle géométrique. Définitions et axiomes constituent le soubassement d'une ontologie et d'une psychologie qui ne doivent rien au finalisme providentialiste.

Comment fonder le refus du finalisme. Spinoza considère les causes finales (il s'agit de la terminologie aristotélicienne définissant un objet par sa finalité) comme « de pures fictions », qui contredisent les propositions démontrées sur la nécessité divine et le caractère nécessaire de l'auto-production de la nature naturée.

Trois arguments sont avancés :

  1. Le finalisme confond en fait cause et effet puisqu'elle voit dans l'effet la raison d'être de l'objet. L'effet (la fin) ne peut être antérieur à la cause première.
  2. Le finalisme présuppose la fin comme une perfection plus grande, ce qui ne peut être puisque si la cause première est l'infiniment parfait (en tant qu'être doté d'une infinité d'attributs), elle ne peut produire que des effets imparfaits (possédant un nombre fini d'attributs) et d'effet en effet, le résultat final ne pourra être qu'inférieur en perfection que la cause première. Dans une perspective finaliste, Dieu créerait des moyens imparfaits pour aboutir progressivement à une fin parfaite, ce qui impliquerait que Dieu, désirant une perfection non créée, ne pourrait qu'être imparfait, ce qui est contradictoire avec la définition de Dieu.
  3. La « volonté de Dieu est l'asile de l'ignorance » affirme Spinoza. Le recours au finalisme masque en effet notre ignorance des causes intermédiaires aboutissant à un événement jugé aléatoire ou improbable. Ainsi le créationniste qui attribue un dessein intelligent à la complexité du vivant ignore les mécanismes exacts de la production du vivant, mécanismes nécessaires relevant des seules lois de la nature.

Le subjectivisme finaliste des hommes les a conduit à hiérarchiser les êtres en fonction de leur utilité. C'est de cette hiérarchisation que vient notre connaissance du bien et du mal, mais celle-ci est plus le produit de notre imagination que de notre entendement.

D'une part bien et mal sont des notions relatives à nos besoins et désirs, d'autre part, c'est l'illusion de notre liberté qui nous détermine à juger moralement le comportement humain, sans tenir compte des déterminations naturelles des actes. Ce constat ne conduit pas cependant à l'immoralisme pratique, Spinoza sait très bien que les lois morales sont utiles car elle permettent la convivialité pacifique des hommes, mais il leur dénie tout caractère d'absoluité en leur conférant un caractère conventionnel. L'anti-finalisme de Spinoza devrait déboucher sur un anti-historicisme : il n'y a point d'intentionalité divine dans l'histoire humaine et les causes de la production des structures sociales sont en conséquence immanentes et naturelles. Mais allant plus loin, on pourrait dénier toute validité heuristique aux prétentions finalistes des acteurs sociaux. L'ingénieurie sociale des réformateurs reste voué à l'échec tant qu'on reste dans l'ignorance des mécanismes objectifs qui déterminent les actions collectives et la production de structures sociales.