Au terme du de Deo, qui se conclut par le rejet radical du providentialisme et du finalisme, Spinoza passe à l'explication « de cet ordre de choses qui ont dû résulter nécessairement de l’essence de Dieu, l’être éternel et infini ». Ici encore, « l'ordre des choses » se déduit de la pensée de Dieu, mais ce Dieu est considéré comme chose étendue, autant que chose pensante. Nous aurons donc deux ensemble de déterminations : celles relevant du corps, et celles relevant de l'âme. Monde matériel et monde idéel se conjuguent dans un jeu de déterminations réciproques puisque nous ressentons le monde concret pour nous en faire une idée (plus ou moins) adéquate, mais notre idée du monde n'est pas seulement le fruit passif de nos sensations : c'est un concept (et non perception) forgé activement par l'âme, considérée comme chose pensante.

Revenons donc aux définitions et axiomes qui ouvrent la deuxième partie de l'Ethique. Cette partie traite de « la nature et de l'origine de l'âme. »(de natura et origine mentis) et se structure en trois phases :

  • élucidation de l'âme (de l'esprit)
  • examen des rapports entre l'âme et le corps, examen qui est l'occasion d'une physique et d'une physiologie
  • élaboration d'une théorie de la connaissance

Nous entrons donc dans le domaine d'une anthropologie philosophique puisque Spinoza y aborde de front la problématique des rapports corps/esprit et la dualité humaine, qu'il élabore – sur un plan purement conceptuel - une physique et une physiologie pour fonder une théorie de la connaissance. L'Ethique est une théorie globale de l'homme destiné à créer les conditions de son bonheur, à savoir la connaissance adéquate de sa nature et l'intuition de Dieu, connaissance et intuition duquel se dégagera une éthique comportementale.

Dans l'acception religieuse, la notion d'âme recouvre, dans le christianisme, « un principe spirituel de création divine transcendant à l'homme auquel il est uni durant sa vie terrestre », plus généralement, on le comprend comme un principe transcendant la corporalité humaine, c'est alors un principe spirituel opposé au corps (qui est corruptible) et donc immortel. Spinoza n'a pas en vue cette acception, recourant au terme latin « mens » qui peut aussi bien désigner l'âme que « esprit », considéré ici comme ensemble des activités mentales. Mais il n'exclut pas l'immortalité de l'âme, encore faut-il savoir interpréter cette idée de survivance du mental à la destruction du corps qu'il exprime ici : Le Mental humain ne peut pas être absolument détruit avec le corps, mais il en demeure quelque chose d'éternel. Ethique V, prop 23.

L'âme humaine est à comprendre comme la dimension pensante de l'être humain, c'est « la chose pensante » de l'homme. La thématique principale du livre 2 est en fait le rapport de l'esprit et du corps, ce qui conduit Spinoza à ouvrir son propos par une définition du corps comme « mode qui exprime d’une certaine façon déterminée l’essence de Dieu, en tant qu’on la considère comme chose étendue ». A noter que l'expression de l'essence de Dieu (l'essence est ce qui conditionne l'existence) est déterminée, c'est à dire qu'elle est affectée, donc limitée. Une indétermination absolue reviendrait à réaffirmer tautologiquement Dieu comme chose étendue, mais ici nous avons pas le « corps total », je veux dire, la chose étendue dans sa totalité à savoir Dieu (comme chose étendue) mais, à travers les corps concrets, et en particulier celui de l'homme, une expression modale du divin.

Autrement dit, notre corps est un mode d'existence, déterminé, fini, particulier, de Dieu. Le concept d'essence (d'une chose) est aussi l'objet d'une définition comme ensemble de « ce dont l’existence emporte celle de la chose »... mais l'essence de dieu ne peut être, dans l'esprit de Spinoza, que la totalité des choses, décrit par une infinité d'attributs : l'essence de Dieu est son existence. La relation est réciproque : l'essence implique l'existence, l'existence implique l'essence. Toute chose existe dans la durée, définie comme « continuation indéfinie de l'existence ».

L'homme est une réalité contingente, dont l'essence n'implique par l'existence nécessaire, il est un être pensant, capable donc de concevoir, de produire une (des) idées adéquates (ou non). L'âme peut être affectée d'une passion, d'un mode de la pensée, mais ces passions sont transitives, elles se rapportent nécessairement à l'idée d'une chose sur laquelle le sentiment se porte. Le sentiment serait une sensation d'un mode de pensée. En fait, nous ne percevons que des corps ou des modes de la pensée. Ce qui se dégage des axiomes définissant l'homme, c'est qu'il s'agit d'un être dual, à la fois corporel et pensant, qui ne sent ou pense des choses singulières « que des corps ou des modes de la pensée ».

L'âme (ou l'esprit) est pour ainsi dire le point de connexion entre Dieu et le corps. Partant de Dieu, conçu comme chose étendue et chose pensante, on peut déduire la nécessité de son essence (si on se souvient que l'essence est ce qui conditionne l'existence, on peut conclure que l'essence divine n'est autre que son existence agissante, autrement dit, la puissance autopoiétique de la nature naturante). Les idées trouvent leur cause en Dieu, et leur ordre et connexion sont les mêmes que l'ordre et la connexion des choses, autrement dit, il y a nécessairement une homologie structurale entre la représentation idéelle du monde et le monde physique. Dieu étant infini en ses attributs, le nombre d'idées particulières ne peut être que infini.



La doctrine de Spinoza m'est pas simple à saisir, car il dépasse le dualisme tout en ayant l'apparence de s'y maintenir, de sorte que les propositions quoique logiquement structurées peuvent paraitre paradoxales et ce d'autant plus facilement que les traductions reprennent à le vocabulaire de la pensée dualiste classique : Dieu, âme, corps... pour aboutir à un monisme que certains supposent matérialiste.

De l'analyse de l'âme humaine, il se dégage que :

  • L'homme n'est pas une substance (l'être de la substance n'appartient pas à l'essence de l'homme), mais ce qui constitue son essence ce sont certaines modifications des attributs de Dieu... Dieu est cause de toute choses particulières, mais ces choses ne sont pas d'essence divine.
  • L'âme humaine est l'idée qui a pour objet le corps, autrement dit, l'esprit humain est la représentation conceptuelle de l'existence matérielle (du corps, de ses affections et de ses causes matérielles internes ou externes). Ce second point implique que tout ce qui arrive au corps doit être perçu par l'âme

Pour saisir cette dualité, je la décrirais comme suit :

Cause en soi et par soi de tout ce qui est, Dieu agit à la fois dans l'étendue et dans la pensée, de sorte que tout ce qui est, existe à la fois comme être étendu, corporel, et comme idée, ces deux dimensions sont liées entre elles par un rapport d'analogie structurale. En ce qui concerne l'homme, sa dimension est double elle aussi : c'est un être corporel et un être pensant. La pensée humaine (mens, âme) a une structure homologue à l'existence corporelle de l'homme (je ne parle pas ici de la structure anatomique, mais plutôt de structure relationnelle) mais à dans sa dimension mentale, l'homme (son âme) est une idée produite par Dieu (par la totalité de la nature naturante), idée dont l'objet est le corps. Ainsi il y a une homologie structurale entre Dieu (chose pensante et chose étendue) et l'homme (âme et corps) ... mais il ne s'agit pas d'un dualisme des substances – il n'y qu'une seule substance, Dieu – mais une dualité de point de vue possible : l'aspect sensible (qui affecte le corps) et l'aspect intellectuel (qui affecte l'âme), la matérialité physique d'une chose, et sa réalité conceptuelle, logique, structurale.

Ce qui implique en fait une relation dialectique étroite entre le corps et l'âme, encore faut-il voir dans quelle mesure les affections du corps déterminent la pensée. Pour élucider cette question, une théorie du corps s'avère indispensable.

Celle-ci est déconcertante pour l'homme moderne, nourri de physique, de chimie et de biologie, tant l'explication s'avère sommaire, voire naïve – même en regard de la science du 17e siècle. En fait, Spinoza ne procède pas de manière inductive, vérifiant expérimentalement des hypothèses, il s'attache à déduire, sur un plan théorétique, à partir d'axiomes et de définitions préétablies. La démonstration est rigoureuse et de la cohérence logique du propos doit se dégager une vérité éternelle, autrement dit une pensée adéquate, cohérente et structurellement homologue à la réalité qu'elle décrit. Plutôt que de confronter l'Ethique à l'expérience du biologiste ou du physicien, je m'attacherai à discerner, autant que possible, la logique interne qui se dégage des axiomes, lemmes et postulats qui introduisent la proposition XIV du livre 2. Il s'agira en fait de dégager des lois de composition structurelle et de l'interaction des corps. Ce que nous verrons par la suite...