L'approche spinoziste de la dualité corps/âme pourrait, dans une lecture superficielle, s'apparenter à un dualisme, mais Spinoza ne reconnaît pas de dualisme substantiel : il n'y a qu'une Substance qui est Dieu, entendu qu'il est à la fois « chose pensante » et « chose étendue ». Bref, nous avons là une dualité plus qu'un dualisme. C'est une manifestation duelle de la totalité qui se manifeste à la fois dans l'étendue, dans la matérialité physique des corps, et dans la pensée, comme « logos », en tant que structure signifiante et intelligible. Comme chose pensante, Dieu (autrement dit la Nature) produit des « idées ». Reste à savoir en quoi consiste cette idéation divine. Notre problématique est rendue délicate par les difficultés mêmes de notre condition humaine dans laquelle notre imagination et nos sensations (celle de la connaissance du premier genre) interfèrent avec la compréhension rationnelle (celle de la connaissance du second genre) de la structure logique de la Totalité. Nous percevons subjectivement l'activité mentale comme indépendante de celle du corps, imaginant ainsi une âme détachée de la réalité corporelle. Mais si nous ramenons notre réalité existentielle à la Nature naturante, nous ne pouvons qu'admettre que notre activité mentale et notre vie corporelle ne peuvent s'envisager l'un sans l'autre. Il n'y a pas de pensée sans corps, et il n'y a pas de corps sans pensée. Le premier terme peut se comprendre dans le cadre d'un réductionnisme matérialiste, mais le second peut être plus délicat si l'on considère que la pensée est l'apanage d'un nombre réduit de corps (les êtres vivants dotés d'une conscience)... mais une telle perception n'est que partielle puisqu'elle considère que des choses particulières (les êtres vivant conscients) alors que du point de vue de la totalité, on pourrait dire que, en tant que chose pensante, Dieu produit une infinité de corps, et que en tant que chose étendue, à savoir l'ensemble de l'univers, Dieu produit de la pensée et que cette pensée – qui possède une infinité d'attributs et de modes – est elle-même cette « chose pensante ». Autrement dit, il s'auto-produit comme univers physique, lui même auto-producteur de structures signifiantes, de pensée(s). Considéré comme totalité, l'Univers est conscient de lui-même : il pense et se crée en pensant... la récursivité entre chose pensante et chose étendue passe par la différentiation modale (dans le champ de la nature naturée) de la pensée divine, à savoir par l'auto-production des corps pensants, qui produisent le discours de l'univers.

Ainsi on comprend la dualité « âme/corps » comme une interaction dialectique entre deux activités auto-productrices dans laquelle la matière se structure de manière signifiante et ne devient intelligible qu'à travers cette structuration. Comme activité humaine, la pensée est la résultante d'un ensemble de mouvements corporels touchant principalement, mais non exclusivement, le cerveau et que l'on désignera par activité cérébrale (par opposition à activité mentale qui en est le vécu subjectif), ce qui ne veut pas dire que la pensée se réduise à des transformations corporelles. On peut résoudre le problème corps/esprit que si l'on considère la réalité humaine dans son contexte, comme modalité particulière de la nature, autrement dit, on considère la pensée comme une résultante fonctionnelle, ou comme une fonction, d'un processus touchant non seulement le corps humain (le cerveau) mais l'ensemble des interactions entre ce corps particulier et la totalité. La pensée est donc une émergence du divin dans et par le corps.

Considérons la 13e proposition de l'Ethique, partie 2 : L'objet de l'idée qui constitue l'âme humaine, c'est le corps, en d'autres termes, un certain mode de l'étendue, lequel existe en acte et rien de plus. Spinoza a en vue l'explication de la dualité âme/corps. Cette proposition suit une série d'axiomes et de lemmes dans lesquels on peut voir se construire une physique spinozienne. Au centre du propos : le corps.

Je comprends l'assertion "L'objet de l'idée qui constitue l'âme humaine, c'est le corps" comme l'affirmation que le corps est l'idée constituant l'âme humaine considérée en tant que émergence de la totalité. C'est en tant que structure signifiante que la nature produit les corps (qui sont des modes particuliers de la nature naturante). Mais on peut comprendre aussi qu'entre le corps humain et l'âme humaine s'établit une relation d'identité dialectique : pas d'âme (c'est-à-dire de pensée) sans corps et pas de corps sans pensée. L'un et l'autre ne sont que deux manières d'exister : soit en agissant dans l'étendue, dans la matérialité du monde physique, déterminant des effets intelligibles comme « lois physiques », soit en agissant dans la pensée, comme structure signifiante exprimant à la fois une conscience des corps, une conscience de soi comme corps et comme pensée, et une conscience des concepts décrivant adéquatement l'ordre des choses. Spinoza précise que le corps est « mode de l'étendue, lequel existe en acte et rien de plus. »... ce qui implique que l'âme humaine n'est rien de plus qu'un mode d'existence en acte, autrement dit c'est une fonction : la pensée est une fonction du corps humain. Par fonction, j'entends une modalité d'action d'un corps donné conférant à ce dernier des propriétés (attributs) modales contributives de son essence en tant que cause efficiente. Ainsi si j'affirme que la fonction d'un estomac est de digérer les aliments, j'entends par là que ce corps (sous ensemble du corps humain) agit sur lui-même et sur d'autres corps (les aliments) de manière à ce qu'il aie la propriété de transformer et de dissoudre les aliments de façon à ce qu'ils puissent être intégrés dans la circulation sanguine. La cause efficiente d'un estomac est sa fonction : digérer les aliments. De la même manière, je dirais que la pensée est une fonction du corps humain. En cela, elle n'est pas réductible à la physiologie cérébrale, mais elle ne peut se passer de cette physiologie, ou du moins, on peut considérer que plusieurs structures corporelles possibles peuvent assumer cette fonction. Mais agissant dans l'étendue, le corps produit de la pensée dans cette même étendue et l'on peut considérer que la pensée se concrétise en actes, en mouvements d'autres corps, tout en n'étant pas en elle-même la résultante physique de ces mouvements.

En revenant au corps, Spinoza précise bien que la connaissance de ces lois physiques sont une condition d'une bonne compréhension de la pensée, en considérant d'abord que celle-ci n'est pas exclusive à l'homme. Tous les individus de la nature sont à des degrés divers animés, en tant que idée produite par Dieu.

Toutefois, on ne s'en formera une idée adéquate et distincte qu'à condition de connaître premièrement la nature de notre corps, tout ce qui a été exposé jusqu'à ce moment étant d'une application générale et ne se rapportant pas plus à l'homme qu'aux autres individus de la nature ; car tous à des degrés divers sont animés. De toutes choses, en effet, il y a nécessairement en Dieu une idée dont Dieu est cause, de la même façon qu'il l'est aussi de l'idée du corps humain, et par conséquent tout ce que nous disons de l'idée du corps humain, il faut le dire nécessairement de l'idée de toute autre chose quelconque.

Deux axiomes inscrivent les corps dans l'étendue (spatiale et temporelle) :

  • 1. Tous les corps sont en mouvement ou en repos.
  • 2. Tout corps se meut, tantôt plus lentement, tantôt plus vite

Il n'y pas d'autre différentiation entre les corps que la vitesse de leurs mouvements, nulle ou non. D'abord parce qu'ils sont cosubstantiels, participant d'une seule substance, et que, en conséquence, tous les corps ont la matérialité en commun. Etant donnée que le mouvement est une modalité des corps, cette propriété est déterminée de l'extérieur, et ne l'est que par une propriété de même nature, à savoir le mouvement d'un autre corps. Le Lemme III - Un corps qui est en mouvement ou en repos a dû être déterminé au mouvement ou au repos par un autre corps, lequel a été déterminé au mouvement ou au repos par un troisième corps, et ainsi à l'infini. - délimite la physique de Spinoza : c'est une mécanique pure. Il n'y a pas de transformation substantielle des corps (pas de chimie et encore moins d'alchimie), mais une recomposition des différentes parties (individus) constituant des corps complexes comme résultante d'entrechocs et de contacts surfaciques. En corollaire du Lemme III, nous avons la loi d'inertie. Un corps reste en mouvement tant qu'un autre corps ne lui fait pas obstacle, le mouvement étant la condition initiale, le repos ne pouvant être que causé par un autre corps. Le Lemme III se complète d'axiomes (dont la numérotation non consécutive des axiomes précédents font penser qu'ils constituent un sous-ensemble dans l'exposition logique) :

axiome 1 Tous les modes dont un corps quelconque est affecté par un autre corps résultent en même temps de la nature du corps qui éprouve l'affection et de la nature du corps qui la produit, de façon qu'un seul et même corps reçoit des mouvements différents des différents corps qui le meuvent, et leur donne à son tour des mouvements différents.

axiome 2 Lorsqu'un corps en mouvement frappe un corps en repos qui ne peut changer de place, son mouvement se continue en se réfléchissant et l'angle formé par la ligne du mouvement de réflexion avec le plan du corps en repos est égal à l'angle formé par la ligne du mouvement d'incidence avec ce même plan.

axiome 3 A mesure que les parties d'un individu corporel ou corps composé reposent réciproquement les unes sur les autres par des surfaces plus ou moins grandes, il est plus ou moins difficile de changer leur situation, et par conséquent de changer la figure de l'individu en question. Et c'est pourquoi j'appellerai les corps durs, quand leurs parties s'appuient l'une sur l'autre par de grandes surfaces ; mous, quand ces surfaces sont petites ; fluides, quand leurs parties se meuvent librement les unes par rapport aux autres.

En clair, nous avons là une conception systémique où tout mode d'existence corporelle a une (ou des) cause(s) interne(s) et externe(s) et que la relation causale n'est pas univoque : action et réaction se répondent mutuellement selon une loi intelligible. Ces axiomes permettent d'expliquer la cohésion des corps résultant de mouvements cohérents puisqu'ils se communiquent selon des rapports déterminés. L'axiome 3 explique la solidité et la fluidité par la variabilité des contacts de surface... sans doute, le modèle de la fluidité est, pour Spinoza, un corps granulaire – un tas de sable par exemple, dont les propriétés le rapproche des corps mous ou fluides. ... mais l'augmentation des surfaces de contact augmente la solidité de l'ensemble. Solidifié, un corps composés de particules peut former un ensemble solide, cohérent, constituant lui-même un individu.

Une définition complète l'axiome 2 : Lorsqu'un certain nombre de corps de même grandeur ou de grandeur différente sont ainsi pressés qu'ils s'appuient les uns sur les autres, ou lorsque, se mouvant d'ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité, ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu'entre de tels corps il y a union réciproque, et qu'ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres.

En conséquence, des corps peuvent être simples ou composés, plus ou moins solides et leurs propriétés intrinsèques ne se modifient pas par la croissance ou le mouvement de ces corps dans la mesure où la relation entre les parties reste identique. Autrement dit un corps peut s'accroitre en quantité sans changer de nature si la struture reste la même. De même un corps complexe peut se mouvoir sans changer de nature. L'interaction entre les individus peuvent produire des individus de niveau plus complexe. Nous avons là une intrication systémique, décrite dans la scolie de l'axiome 4, entre les parties et le tout..

Quelques lemmes démontrent ensuite que des corps peuvent être simples ou composés, plus ou moins solides et leurs propriétés intrinsèques ne se modifient pas par la croissance ou le mouvement de ces corps dans la mesure où reste identique la relation entre les parties. Autrement dit, un corps peut s'accroitre en quantité sans changer de nature si la structure reste la même. De même un corps complexe peut se mouvoir sans changer de nature. L'interaction entre les individus peuvent produire des individus de niveau plus complexe. Nous avons là une intrication systémique de niveaux d'organisation, décrite dans la scolie du lemme 4

Nous voyons par ce qui précède comment un individu composé peut être affecté d'une foule de manières, en conservant toujours sa nature. Or jusqu'à ce moment nous n'avons conçu l'individu que comme formé des corps les plus simples, de ceux qui ne se distinguent les uns des autres que par le mouvement et le repos, par la lenteur et la vitesse. Que si nous venons maintenant à le concevoir comme composé de plusieurs individus de nature diverse, nous trouverons qu'il peut être affecté de plusieurs autres façons en conservant toujours sa nature ; car puisque chacune de ses parties est composée de plusieurs corps, elle pourra (par le Lemme précédent), sans que sa nature en soit altérée, se mouvoir tantôt avec plus de vitesse, tantôt avec plus de lenteur, et par suite communiquer plus lentement ou plus rapidement ses mouvements aux autres parties. Et maintenant si nous concevons un troisième genre d'individus formé de ceux que nous venons de dire, nous trouverons qu'il peut recevoir une foule d'autres modifications, sans aucune altération de sa nature. Enfin, si nous poursuivons de la sorte à l'infini nous concevrons facilement que toute la nature est un seul individu dont les parties c'est-à-dire tous les corps, varient d'une infinité de façons, sans que l'individu lui-même, dans sa totalité reçoive aucun changement.

Autrement dit, nous avons là une pensée qui, implicitement, se situe dans la continuité de l'atomisme ancien et qui annonce une pensée systémique. L'Univers (comme tout corps composé) est un système de corps plus élémentaires interagissant selon des lois mécaniques et constituant un ensemble structuré et cohérent. L'individu est donc défini par sa cohésion mécanique (lois de surface) et sa cohérence structurelle (lois de mouvements). On peut se dire qu'un corps complexe est composé de corps plus simples, constituant par leur cohésion structurale un sous-ensemble de corps encore plus simples. A-t-il pensé de cette manière à propos des corps apparemment simples, comme un lingot de métal, un bloc de verre ... il a certainement fait l'expérience du broyage ou du concassage de matériaux, pouvant se dire qu'un tel corps pouvait être fragmenté en parties élémentaires. Je ne sais si l'atomisme (je me réfère ici à l'atomisme antique) implicite qui se dégage de ces axiomes et lemmes est conscient, mais il me semble certain que Spinoza pense la nature en matérialiste, cherchant dans l'entre-choc des corps la cause de tout ce qui existe.