Le terme latin individu est l'équivalent étymologique du mot grec atomos (qui ne se divise pas). Compte tenu de l'expérience probable de Spinoza (polisseur de lentille et microscopiste occasionnel), on peut supposer qu'il a eu conscience que des corps apparemment homogènes à l'oeil nu s'avéraient hétérogènes sous le microscope. La notion d'individu recouvre-t-elle celle de "atome" ? Je ne sais pas, pour l'instant, dans quelle mesure Démocrite a pu, d'une manière ou l'autre, influencer Spinoza. Il y a entre les doctrines un point de convergence : c'est le refus de la transcendance dans l'explication du monde comme jeu d'interaction mécanique entre des entités élémentaires indivisibles. Mais Démocrite cherchait à résoudre le paradoxe entre l'unicité de l'Etre et le constat du devenir, du mouvement en faisant de la physis une matière poreuse, granuleuse, une sorte d'intrication entre le néant (le vide) et l'être (les atomes en mouvement). Les objets sont des agrégats d'atomes et leur perception résulte d'une interaction physique entre le monde et le corps (même si cette interaction s'opère à l'extérieur du corps au niveau du "simulacre"). Spinoza pense en moniste, mais il récuse toute pensée du néant de sorte que la physis est conçue comme "chose étendue", comme une continuité sans faille (c'est Dieu comme chose étendue) dans lequel se déterminent, localement et temporairement, des modes particuliers qui sont les corps. Ceux-ci ont une surface et interagissent de manière mécanique. Leur cohésion vient de l'adhérence surfacique proportionnelle à l'étendue de la zone de contact. Tout mouvement est causé par un autre mouvement, transmis de corps à corps jusqu'au moment où un corps immobile, ou animé d'un mouvement de sens opposé fait obstacle. Les interactions physiques sont intelligibles et peuvent se décrire en quelques lois permettant de modéliser les mouvements. Il y a pas vraiment de notion d'atome, au sens de particule microscopique élémentaire, mais bien une conception selon laquelle tout corps peut être conçu comme une imbrication d'individus. Un individu n'est pas nécessairement un corps simple, c'est un corps duquel on ne peut retirer une partie sans en changer la nature. Il y a certes des individus élémentaires et homogènes mais rien n'empêcherait de concevoir une subdivision à l'infini des corps homogènes. Ce qui semble importer chez Spinoza c'est la structure qui émerge de mouvements cohérents des corps. C'est cette cohérence structurelle qui permet la préservation de l'identité en dépit de la croissance ou des mouvements. L'approche est donc mécaniste et structuraliste et il en est ainsi pour le corps humain. Spinoza fait l'économie du vitalisme essentialiste : l'âme ne doit pas être confondu ici avec un principe vital cause de la vie humaine ou animale. "Mens" (âme, esprit) désigne ici la pensée comme activité mentale.

La mécanique de Spinoza anticipe la notion d'énergie cinétique en décrivant la transmission du mouvement d'un corps à l'autre. Je remarquerais cependant que Spinoza semble ignorer tout processus chimique et sa physique ne comporte aucune thermodynamique explicite (les lois de la thermodynamique furent forgés au 19e S). Certes au prix d'une extrapolation, nous pourrions expliquer, à partir de Spinoza, la chaleur de façon cohérente avec la physique d'aujourd'hui; mais ce jeu me semble vain. La physiologie se réduit d'ailleurs à une mécanique des corps mis en mouvement ou déformés sous l'action de fluides. Mais, pour être élémentaire, elle permet de modéliser l'interaction du corps humain et de son environnement. Elle suffit surtout pour rendre compte des rapports entre corps et esprit, non point en localisant un hypothétique point de contact – telle la glande pituitaire chez Descartes – entre corps et âme, mais en soulignant que ce qui affecte le corps est perçu de manière analogue par l'âme et que ce qui affecte l'âme est en fait l'idée des affections du corps.

Les propositions 17 à 20 de l'Ethique, partie 2 abordent les affections de l'âme humaine et expliquent aussi bien les associations d'idées que la mémoire. Elles montrent la réalité de la sensation, et l'adéquation de la relation entre une idée d'un corps extérieur et les modifications du corps humain percevant cet objet. Le rapport entre les sensations multiples permet d'établir une relations structurelle entre plusieurs corps. Autrement dit, la structure mentale correspond, en parallélisme pourrait-on dire, à la structure concrète du monde... mais sur deux plans pourrait-on dire, puisque elle correspond à la structure du corps humain, à un état physiologique (du cerveau, du corps) et à une structure du monde extérieur, dans la mesure où l'état du corps – qui perçoit le monde et interagit avec lui – résulte de la structure du monde physique.

voyons EII

prop. 14 : L’âme humaine est capable de percevoir plusieurs choses, et elle l’est d’autant plus que son corps peut recevoir un plus grand nombre de dispositions.

prop. 15 : L'idée qui constitue l’être formel de l’âme humaine n’est pas simple, mais composée de plusieurs idées.

prop. 16 : L’idée de chacune des modifications dont le corps humain est affecté par les corps extérieurs doit exprimer la nature du corps humain et à la fois celle du corps extérieur.

corollaire : Il suit de là

Premièrement que l’âme humaine doit percevoir en même temps que la nature de son corps celle de plusieurs autres corps. En second lieu, que les idées que nous avons des corps extérieurs marquent bien plus la constitution de notre corps que la nature des corps extérieurs

prop 17 : Si le corps humain est affecté d’une modification qui exprime la nature d’un corps étranger, l’âme humaine apercevra ce corps étranger comme existant en acte ou comme lui étant présent, jusqu’à ce que le corps humain reçoive une modification nouvelle qui exclue l’existence ou la présence de ce même corps étranger.

prop 18 : L’âme pourra apercevoir comme présents les corps extérieurs, quoiqu’ils n’existent pas ou ne soient pas présents, quand une fois le corps humain en aura été affecté.

prop 19 : Si le corps humain a été affecté une fois par deux ou plusieurs corps, dès que l’âme viendra ensuite à imaginer un de ces corps, aussitôt elle se souviendra également des autres. prop 20 : L’âme humaine ne connait pas le corps humain lui-même, et ne sait qu’il existe que par les idées des affections qu’il éprouve.

Même si Spinoza s'attache par la suite à établir une distance critique par rapport à la perception immédiate, il s'avère cependant que le monde devient intelligible sous la forme d'une représentation idéelle, induite par un ensemble de transformations du corps ( ou plus exactement d'interactions entre notre corps et les corps extérieurs ) vécu et interprété comme perception et comme objets (prop 16) puisque l'idée d'une modification du corps affecté par les corps extérieurs comprend aussi bien l'idée du corps humain (donc de la perception elle-même) et celle du corps (donc de l'objet). En clair, ce qui se dégage de la perception, c'est la conscience de soi, comme être sentant, percevant, vivant, et la conscience du monde comme cause matérielle objective de nos perceptions.

Le monde nous apparaît cohérent et intelligible que dans la mesure où le corps peut associer des sensations diverses et établir entre eux une relation structurelle stable. Ce qui implique la capacité d'association d'idées et de mémorisation. La prop 20 nuance le propos : le corps lui-même n'est pas connu, sinon qu'à travers l'idée des affections qu'il subit. Autrement dit, le corps n'accède à la conscience que s'il est modifié, soit par une cause externe (sensation, perception) soit par un mouvement interne (proprioception)

Ce qui se dégage pour l'instant est que :

  • 1. la structure physique du monde résulte d'interactions mécaniques entre les corps simples (individus) que ces interactions déterminent des structures cohérentes et stables susceptibles d'être décrits comme des individus, eux-mêmes en interactions mécaniques.
  • 2. L'intrication s'opère à la fois entre individus de même niveau d'organisation, mais entre niveaux d'organisations différentes, puisque des changements structurels des mouvements internes à un corps composé peuvent en modifier la nature, tandis que des changements homogènes, respectant l'analogie structurelle entre les parties, ne modifient pas la nature du corps composé.
  • 3. De niveau d'organisation en niveau d'organisation, on arrive à appréhender la totalité de l'univers comme un corps infiniment complexe mais cohérent, possédant les attributs de l'unicité.
  • 4. Spinoza a donc à la fois une conception mécanique, organique et systémique du monde dans lequel le corps humain a une structure analogue à la Totalité : cette structure c'est la dualité corps/esprit – chose étendue/chose pensante.
  • 5. Mais en outre une relation d'homologie structurale existe entre les idées et le monde matériel. L'âme humaine est définie comme un complexe d'idées, dont l'objet global est le corps et les objets particuliers les modifications du corps et leur causes internes ou externes.

Spinoza a en vue l'élucidation de l'être humain, et rend compte pour cela du caractère limité et subjectif du vécu corporel (qui n'est qu'un mode particulier de l'existence divine), dès lors il est attentif aux limitations de la connaissance induite par les sensations et s'attache par la suite à dégager les possibilités et les limites de cette « connaissance du premier genre ».

Ce qui est en jeu ici est le rôle de la matérialité du corps, et donc de la sensation, dans l'élaboration du savoir. A première vue, Spinoza en avertissant que la connaissance du premier genre n'est que très partiellement adéquate (et même que l'imagination ne peut aboutir qu'à une connaissance inadéquate) se montre méfiant à l'égard des sciences empiriques : l'observation, l'expérimentation n'aboutirait-elle qu'à des illusions que seule une conversion vers le monde idéel de la théorie pourrait démasquer ? La gnoséologie de Spinoza hériterait-elle plus de Platon que d'Aristote ?

Question à suivre...