... l'Ethique laisse l'impression d'une construction rationnelle à l'allure d'un récif isolé dans l'océan... mais toute oeuvre s'enracine dans une tradition et assume un héritage. En se référant au « de anima » de Aristote, la philosophie médiévale catégorise les facultés humaines en facultés motrices et facultés cognitives. Celles-ci se subdivisent en raison et sensations, dans lesquels on trouvera les sens internes, mémoire et imagination. On retrouve grosso modo cette même structure chez Spinoza lorsqu'il envisage en premier lieu la perception des modifications du corps, pour en déduire les sens internes que sont la mémoire et l'imagination. En analysant les facultés cognitives, l'entendement, Spinoza commence par mettre en évidence la limitation des idées spontanées issues de l'imagination mais aussi les implications de la réalité des sensations que nous éprouvons. Il s'agira par la suite d'établir les conditions de la connaissance rationnelle en :

  • définissant les critères de vérité
  • identifiant les sources de l'erreur
  • définissant le concept de notion commune
  • catégorisant les genres de connaissance et leurs potentialités.

Pour Spinoza, le critère essentiel du vrai est la certitude apodictique, celle d'une conclusion nécessaire d'une démonstration rigoureuse. La vérité s'impose donc comme une évidence. (« Celui qui a une idée vraie sait, en même temps, qu'il a cette idée et ne peut douter de la vérité de la chose qu'elle représente. » ) Il garde une certaine méfiance à l'égard de la conception aristotélicienne de la vérité adéquation entre la réalité et une représentation qui relève de l'imagination et se trouve en conséquence incapable d'une connaissance adéquate. La critique de l'imagination est une étape essentielle dans l'élaboration d'une gnoséologie capable de discerner les différents genres de connaissance, et surtout d'identifier les causes de l'erreur.

un sensualisme spinozien ?

Le corps humain est une réalité complexe, tout comme l'esprit humain (dont le corps est l'idée) est composé d'idées. En tant qu'être sensible, c'est à dire affecté par les corps externes, le corps perçoit un grand nombre de choses d'autant plus qu'il est lui-même composé d'un grand nombre de corps, autrement dit l'étendue et la finesse de sa perception est fonction de la complexité de l'organisme.

C'est à travers les affections du corps, que l'être humain se fait une idée de lui-même, en tant que corps, et une idée des corps extérieurs qui l'affectent. Cette réactivité du corps implique en conséquence la possibilité matérielle de la connaissance du monde extérieur, mais cette connaissance idéelle inclut à la fois la nature du corps extérieur et celle de l'être humain. En fait, plus que le corps extérieur lui-même, l'homme perçoit les modifications de son propre corps et connaît subjectivement la réalité de son corps. « je sens, donc je suis » pourrait être le paradigme de ce sensualisme spinozien. Le corps humain peut être affecté d'une manière qui implique la présence d'un autre corps, l'esprit humain se fera donc une idée de ce corps externe comme existant et présent, mais si cet affection persiste après la disparition ou l'éloignement de ce corps externe, celui-ci sera toujours perçu et considéré comme présent. Il est donc possible de considérer comme existant l'image d'une chose, entendu que « image » désigne ici le produit mental d'un acte d'imagination résultant de la considération de l'affect subi par le corps par un objet (ou une personne) non présent en acte. La mécanique des corps affectés explique les associations d'idées et la mémoire.

Le réflexe conditionné du chien de Pavlov s'expliquerait parfaitement en termes spinozistes : Pavlov a lié deux affects différents – nourriture et sonnerie – de manière à associer dans l'imaginaire du chien la sonnerie à la nourriture. Le corps de l'animal est affecté (salivation, sécrétion du suc gastrique) par la sonnerie de la même manière qu'il serait affecté par la nourriture. La nourriture n'est pas présente en acte, mais la sonnerie associée- dans l'imaginaire – à la nourriture, présentifie cette dernière. La mémoire ne serait rien d'autre qu'une version sophistiquée du réflexe conditionné.

La mémorisation d'un texte lu est le souvenir de l'acte de lecture autant que le souvenir du texte :

La mémoire est l'enchaînement de cette sorte d'idées seulement qui enveloppent la nature des choses qui existent hors du corps humain, et non des idées qui expliquent la nature de ces mêmes choses ; car il ne s'agit ici (par la Propos. 16, partie 2) que des idées des affections du corps humain, lesquelles enveloppent la nature de ce corps et des corps extérieurs.

On peut dès lors comprendre que la mémoire est renforcée par l'association de ce qui est à retenir avec d'autres perceptions ou avec des représentations imaginaires d'objets concrets.

A vrai dire, la physiologie de Spinoza n'est pas sans rappeler le behaviorisme skinnerien, du moins dans sa théorie de l'apprentissage : la mémoire est un enchaînement d'idées impliquant la nature des corps extérieurs affectant notre corps selon un enchaînement répété. Ce dont on se souvient, c'est l'enchainement des idées qui impliquent les choses autrement dit les idées des affections du corps. Tout acte , cognitif ou comportemental, est un processus appris, de mémorisation mécanique associant divers affects pouvant se renforcer positivement ou négativement. Ainsi Spinoza s'écarte de tout subjectivisme, il ne cherche pas à rendre compte du vécu mental qu'il considère comme la résultante de la perception des affections du corps, autrement dit, d'interactions matérielles.



Spinoza ébauche – E2 prop.18 scolie - une théorie du langage, comme association de signes arbitraires à des affects déterminés par des corps extérieurs, et relève d'ailleurs que tel mot est un son articulé n'ayant aucune ressemblance avec l'objet qui lui est associé. Association de l'objet au son (mot parlé) permet la constitution d'un langage, mais il faut rendre compte non seulement des objets eux-mêmes mais aussi de leur ordre et connexion, de leur structure et de leurs relations. Ainsi naît la nécessité d'une formalisation du langage. Nous avons donc une triple relation : celles des choses, dont l'ordre et la connexion se retrouve, selon une règle d'homologie structurale, dans l'ordre et la connexion d'actes mentaux d'idéation, lesquels sont exprimés dans et par le langage. La structure du langage se déploie sur deux plans : un plan interne, par la formalisation syntaxique et grammaticale, et sur le plan externe, par le contenu du discours reproduisant des successions d'idées structuralement analogues aux idées émises par le locuteur.

retour à l'esprit

Spinoza affirme que l'Esprit humain, le mental, se rapporte à Dieu. Si le corps est affecté à la suite d'une expérience singulière, délimitée dans le temps et l'espace, l'idée qu'il se fait de cette affection, et donc l'idée du monde et du rapport du corps au monde, doit être considérée en référence à la totalité : l'idée de l'Esprit humain et celle du Corps humain se comprennent toutes deux comme une comme une structure signifiante de la nature, la première comme fonction du corps, l'autre comme structuration signifiante de la matière.

je paraphrase ici E2 – prop 19 à 23 L'esprit humain ne connaît le corps et son existence que par les idées des affections dont le corps est affecté. En Dieu est l'idée de l'Esprit humain, tout comme est l'idée du corps. Le rapport entre l'idée de l'Esprit et l'Esprit est le même que le rapport entre l'Esprit et le corps.... autrement dit l'Esprit est l' objet de l'idée de l'Esprit. L'esprit perçoit les affections du corps mais aussi les idées de ces affections et ne se connaît lui-même qu'en tant qu'il perçoit les affections du corps.

Mais ressurgit une dichotomie entre le Mental et le Corps :

prop 27 - L'idée d'une affection quelconque du corps humain n'enveloppe point la connaissance adéquate du corps humain.

je comprends ici qu'un état mental ne permet pas d'accéder à la connaissance objective de l'état corporel qui ne sera accessible qu'à la faveur d'une médiation tierce : ainsi la sensation subjective d'un affect du corps (par ex : «la faim ») permet de prendre conscience du besoin de nourriture et du vide de l'estomac, mais n'indique rien quant à la physiologie de l'estomac et aux connections entre organes déterminant la sensation de faim. Nous avons une idée de faim, une idée de notre besoin de nourriture (autant qu'une sensation physique) qui nous détermine à rechercher de la nourriture.

Pour accéder à une connaissance concrète de la physiologie de la faim, il faudra passer par une objectivation du corps humain : observations et expériences scientifiques sur un patient. Mais alors, il ne s'agit plus du propre corps du chercheur, mais d'un corps étranger qui entre en interaction (médiatisée éventuellement par les instruments de mesure) avec le corps du physiologiste, qui pourra se faire une idée (plus ou moins adéquate) du fonctionnement d'un corps affamé. Mais sa connaissance sera incomplète puisqu'il ne pourra se rendre compte du vécu de la faim de la personne qu'il observe, il reste donc dans l'ignorance de ce qu'implique l'idée de faim.

prop 28 - Les idées et les affections du corps humain, en tant qu'elles se rapportent seulement à l'âme humaine, ne sont point claires et distinctes, mais confuses.

La démonstration repose sur le constat de la complexité des interactions impliquant le corps et le monde. Pour les saisir adéquatement, il faut avoir une vue d'ensemble, englobant la totalité des déterminations régissant l'affection du corps. Cette totalité est infinie, étant donné que tout interagit aussi bien sur le plan matériel (de l'étendue) que sur le plan mental (de la pensée). Dans la mesure où nous ne connaissons qu'une partie de ces déterminations, les idées que nous pouvons forger des affections du corps sont confuses ou limitée, parce qu'elles ne sont que des « conséquences séparées de leurs prémisses ». Se révèlent comme des conséquences les propositions suivantes :

prop 29 - L'âme humaine n'enveloppe pas la connaissance adéquate des parties qui composent le corps humain.

prop 30 - Nous n'avons de la durée de notre corps qu'une connaissance fort inadéquate. prop 31 - Nous ne pouvons avoir qu'une connaissance fort inadéquate de la durée des choses particulières qui sont hors de nous.

L'ignorance de la totalité des déterminations entraîne que nous ne pouvons connaître le monde que d'un point de vue subjectif, ou du moins, il nous faudra toujours interroger la subjectivité de notre positionnement dans le monde, non pas pour affirmer le relativisme de nos savoirs, mais pour le rapporter, au terme d'une démarche cognitive consciente d'elle-même, à la totalité. Peut-on établir un parallèle entre la notion de suspension de jugement d'existence, qui permet au phénoménologue de dépasser l'attitude naïve, et la quête de la connaissance du 3e genre ? Il est sans doute prématuré de tenter une réponse à cette question.

Rapportée à Dieu, toutes les idées sont vraies. L'inadéquation, résultant d'une connaissance partielle, de nos idées partiales, qui peuvent être structurées avec la même nécessité que les idées adéquates ne relève pas de la fausseté, mais d'une privation d'une partie de l'information. La confusion et l'inadéquation résulte du fait qu'on les rapporte (subjectivement) à un esprit singulier.