Que nous est-il permis d’espérer ?

Si nous devions définir l'athéisme, nous pourrions dire qu’il est une affirmation de l’immanence, ou qu’il est un refus de la transcendance. Ce n’est donc point un nihilisme puisqu’il centre sa réflexion sur l’existence humaine, qu’il intègre radicalement dans celle du monde, de la nature. Loin d’opposer humanité et nature, l’athéisme naturalisme l’homme, faisant de lui un être vivant comme les autres, sans que puisse se légitimer une quelconque hiérarchisation des êtres. Le « tout se vaut » dans l’ordre naturel parait déboucher sur un réductionnisme stérile qui se contenterait d’animaliser l’homme en le dé-responsabilisant sur le plan social, historique ou même écologique... La réduction de l’homme à sa dimension organique pourrait orienter l’athéisme vers un anti-humanisme.

La position humaniste se justifie par notre lucidité quant à notre condition humaine à quant à notre position dans la nature, une position certes pas dominante, mais dont nous seuls semblons être conscient, en « roseau pensant » pour reprendre la métaphore pascalienne. Pour le théiste, ou le théologien, l’athéisme est une fermeture spirituelle, de nature nihiliste, qui conduit au désespoir parce qu’elle n’apporterait aucune solution au problème de la mort et du sens de l’existence humaine. L’humanité serait amené à la désespérance autodestructrice parce qu’elle ne se verrait que comme un évènement aléatoire dont la fugacité égalerait le caractère dérisoire. Curieusement, la critique de Benoit XVI, affirmée dans son encyclique Spe salvi, porte sur les tentatives humaines d’échapper à cette désespérance, tentatives qui se concrétise par la volonté d’autodétermination historique portée à la fois par les Lumières et par les révolutions communistes. Contre les idéologies du progrès, le pape mobilise à la fois la théorie critique de l’école de Francfort – au prix d’un détournement d’intention – et les critiques libérales de l’historicisme pour stigmatiser les espérances, qu’il juge fallacieuses face aux promesses religieuses, à l’égard du progrès social et scientifique. Sa stratégie est évidente : désespérer de l' humanité pour mieux séduire avec la promesse chrétienne du salut.

Désespoir, force de l’athée

Parce qu’il ôte toute illusion sur le salut de l’humanité ou sur l’au-delà, l’athéisme semble porter la désespérance. Cependant, la lucidité n’est pas l’oblitération de toute perspective. L’athée ne cherchera point dans la transcendance sa raison d’exister, ni n’attendra de l’Histoire ou de l’Evolution biologique une finalité qui dépasserait le cadre de la nature. En fait, l’athéisme est une pensée de l’immanence. En cela, elle est une clôture apparente, mais une clôture dont les frontières s’étendent à l’infini de l’univers : c’est en le rapportant à cet infini que l’homme construit (plutôt qu’il ne trouve) le sens de sa vie. S’il n’y a d’autre réalité que la nature, connaitre et comprendre celle-ci est la seule voie pour accroitre les potentialités humaines et dépasser sa finitude.

La mort est-elle source de désespoir pour l'athée ?

Elle n'est pas à craindre puisque étant la fin de toute sensation, de toute souffrance, de toute conscience, elle se réduit au néant, et dès lors, elle ne peut nous vraiment nous préoccuper, d'autant plus qu'elle est inévitable. "Quand nous sommes là, la mort n'est pas présente ; quand la mort est là, nous ne sommes plus. La mort n'est rien par rapport à nous" affirmait Epicure. Pour lui, la quête de l'immortalité reste vaine et illusoire, c'est un jeu perdant s'il consiste à sacrifier un bonheur terrestre limité, celui qu'offre la jouissance des biens de ce monde, dans l'espoir d'une vie éternelle, promesse jamais tenue.

La mort d'autrui est certes une souffrance pour nous qui survivons, mais pour le mortel (que nous sommes tous), la souffrance que nous lions à la mort est celle de l'agonie, qu'il conviendra s'adoucir (et au besoin l'abréger) autant que possible. Ne pouvant n'être, pour nous, que néant, il n'est pas utile d'y penser ou de spéculer superstitieusement sur un au-delà. Ce qui nous pousse à porter notre attention sur la vie elle-même, sur notre existence. Celle-ci ne se mesure pas à l'aune d'une récompense ou d'un châtiment futur, qui frapperait le défunt, ou son âme... la valeur d'une existence humaine repose sur les actes et ses effets.

Ainsi l'éthique se veut un souci des conséquences possibles de nos actes. Certes, aucune certitude causale ne peut se dégager de nos actions, mais on peut estimer qu'une relation logique existe entre un acte et son effet immédiat. Les intentions (celles qui pavent nos enfers) sont secondaires : en droit, la responsabilité porte aussi sur les actes non intentionnels même si nous jugeons pas de la même manière un meurtrier ou le responsable d'un homicide involontaire. C'est en considérant nos actes (ou notre existence elle-même) comme cause d'effets innombrables et - il faut le reconnaitre – imprévisibles nous pouvons envisager une extension « post-mortem » de notre existence, considérée non plus dans sa matérialité, mais dans son effectivité.

Autrement dit, si une pensée athée d'un au-delà est possible, c'est dans la perspective d'un dépassement du destin individuel rapportée à l'infinité des chaines causales déterminées par nos actes. Moralité : le défunt « survit » par ses actes et ses conséquences, par le souvenir qu'il laisse, par les traces matérielles de son existence. Au vivant est donc assignée la responsabilité de consacrer sa vie à une oeuvre – quelle qu'elle soit – qui le rendrait mémorable. Ce n'est pas vers une quête frénétique de la célébrité que nous nous orientons, mais vers une éthique de la responsabilité à l'égard des survivants : que leur laissons-nous de notre existence ?

Bien vivre : maxime athée.

Maximes athées : ne pas penser à la mort, développer une éthique et une philosophie de la vie. Maximes spinozistes : préserver et accroitre la puissance d'exister. Réaffirmer la primauté du désir. La connaissance, liée à un hédonisme modéré qui prescrit d'éviter les passion tristes pour cultiver la joie, est l'outil premier de cet épanouissement. Tout progrès en cette matière repose sur une connaissance profonde des causalités qui lient nos actes au monde. Il n'y a pas d'indéterminisme chez Spinoza, ce qui nous apparait comme hasard ou contingence résulte de notre ignorance ou de l'imperfection de nos sens. Après tout nous ne sommes qu'une fraction infime, un mode, de la totalité. Une fraction qui ne peut se concevoir que dans ses interactions complexes avec le monde. La conscience et la connaissance de ces interactions nous permettent d'orienter nos actes en vue d'optimiser notre puissance d'exister, notre efficience et notre capacité de persister en notre être : en termes biologistes, on appelle cela l'adaptation.

Fruit de la sélection naturelle, l'intelligence humaine permet à un organisme relativement fragile, et surtout peu spécialisé, de s'adapter aux environnements les plus hostiles. Reste à savoir si cette intelligence même ne représente pas un facteur d'autodestruction en raison de la méconnaissance des mécanismes passionnels. Spinoza proposait une physique des sentiments, décrites moins sous l'angle de la neuro-physiologie (encore que les états du corps sont pris en considération) que sous une forme algébrique modélisant, en géomètre de la pensée, les passions.

L'athéisme semble aussi oblitérer l'Histoire. L'athée se sait éphémère, non seulement sur le plan de son existence individuelle mais sur le plan du devenir historique de l'humanité : qu'est-ce un destin de quelques milliards d'années face à l'infini ? une poussière. Mais loin de ces méditations pascaliennes, l'athée prend la mesure de ce qui lui est accessible. De l'Histoire il n'attend aucun achèvement, aucun absolu et il sait que toute réconciliation définitive de l'homme avec lui-même, figée en l'utopie pétrifiée d'une structure socio-politique parfaite, relève des promesses vaines.

Leçons de l'athéisme : le devenir historique de l'homme relève d'une logique et d'une mécanique immanentes. Il est le produit d'une évolution sociale, économique et politique étroitement liée à l'extension du savoir technologique et au développement des forces productives. Le travail humain – in-formation de la nature – est ici au coeur de cette mécanique évolutive, mécanique que le productivisme hyper-capitaliste emballe au risque de l'implosion. L'homme s'auto-produit comme être historique, conscient de lui-même, de sa place dans l'univers comme du caractère éphémère de son existence. Dépasser la mort dans la reproduction perpétuelle de son existence par la transmission génétique et culturelle s'avère être le sens des efforts consentis pour trans/in- former la nature.. mais ce que Marx et ses disciples ont pu mettre en évidence c'est la connexion étroite entre la reproduction physiologique et la reproduction socio-économique des structures de production capitaliste, connexion assurée par la reproduction trans-générationnelle des idéologies et de la culture.

Il est trop aisé de conclure de l'échec du communisme la faillite définitive du marxisme. En dépit des hésitations et des retournements idéologiques, en dépit de l'hégémonisme de la réaction et malgré la globalisation néo-libérale, la critique marxienne reste vivace, mais il faut la saisir dialectiquement comme une négativité (non pas un nihilisme, il s'agit d'une négation de la négation se retournant en positivité) s'opposant à l'instrumentalisation objectiviste de la nature et de l'homme. On a cru réduire la force critique du marxisme à néant en l'identifiant à une religion séculière, mais c'est ici confondre la force émancipatrice d'une espérance sociale et historique avec l'illusion d'une rédemption transcendante. Certes, c'est à l'horizon d'une pensée collective, lieu d'une transcendance post-historique, que se situe l'imaginaire du communisme, ce qui en regard des socialismes réels, parait aussi vain que le paradis des chrétiens.

Faut-il pour autant désespérer du communisme ? C'est ce que nous verrons.

(à suivre)