Il n'est de travail philosophique que si elle délivre de la caverne, c'est-à-dire que s'il contribue à un arrachement des chaines qui emprisonnait l'homme dans sa nuit utérine : la libération commence par une désillusion. Mais au contraire de l'idéalisme qui nous désigne la transcendance comme la seule réalité, le matérialiste affirme la réalité du monde en affirmant la vacuité des arrières-mondes et le caractère conventionnel, nominaliste, des idées. La caverne est une réalité, tout comme les ombres animées qui fascinent le prisonnier, mais ce que le matérialiste dévoile est certes les mécanismes – sociaux et idéologiques – du théâtre d'ombres, mais surtout que la promesse d'un au-delà lumineux hors la caverne n'est pas celle d'un réalisme de la transcendance mais celle de la lucidité d'une conscience formée à la conceptualisation et à la construction logique des discours.

André Comte-Sponville se montre tout à fait lucide en affirmant d'emblée que le désespoir s'affirme contre la tristesse. (Le mythe d'Icare, Traité du désespoir et de la béatitude T 1, éd PUF, 1992, p 13) Celle-ci n'est que la déception d'un espoir préalable, or le désespoir vrai se refuse à toute espérance et n'attend dès lors aucune déception. Sur le plan affectif, le désespéré se retrouve en zone neutre. Est-ce dire qu'il n'attend aucune joie et ne ressent aucun bien-être ? C'est peut être aller vite en besogne de ne voir que cette ataraxie émotionnelle. En fait l'athée déplace le champ de ses espoirs vers la réalité concrète, matérielle, de son existence. Il n'attend rien de la lumière qu'on lui montre au-delà de la caverne sachant qu'il n'y a en fait rien en dehors de celle-ci, mais l'exploration méthodique, raisonnée de cette caverne – entendons par là la réalité physique du monde – lui apprend qu'elle n'a d'autres limites que celles que lui impose son corps. Mais si nous ramenons ce destin individuel à celui de la communauté humaine entière, ces limites s'étendent à l'infini.

Nos limites – celles de notre corps – s'avèrent en fait dérisoires : individuellement je ne puis vaincre l'Everest, explorer les abysses, ou atterrir sur la lune... d'autres accomplissent ces exploits auxquels nous participons en les concélébrant... mais le spectacle de l'audace, ou de l'extrême compétence professionnelle, dévoile nos limites tout en les dépassant. Nous sommes, en concélébrant l'exploit, des héros par procuration. Peut-être est-cela la source d'une désillusion quant à nos possibilités, mais l'identification au héros, que permet la mise en scène médiatique sportive, transforme la tristesse en joie. Celle-ci ne se déploie que si nous rapportons notre existence à l'infini : ce qui advient de bon à autrui, ce qui augmente sa puissance d'être, augmente en fait notre propre puissance.

C'est ainsi que la certitude de la mort ne nous cause aucune tristesse. Savoir que l'au-delà de notre vie n'est pas l'illusoire paradis divin, savoir que notre immortalité réside en fait dans les traces, les conséquences et le fruit de nos actions, qui se perpétue et se transmettent de génération en génération par delà notre existence corporelle est pour nous source d'une joie plus grande et plus certaine que l'hypothétique béatitude céleste gagnée au prix du renoncement et du sacrifice. Bien sûr, la condition humaine reste celle d'un roseau pensant, au destin tragique si l'on considère que notre monde est voué, tôt ou tard, à la disparition, mais nous ne pouvons ébranler – pour l'instant – les forces cosmiques. Il ne nous reste que la lucidité, et la connaissance rationnelle des causalités naturelles pour que nous puissions travailler à une meilleure maitrise de notre destin. La liberté humaine est à ce prix : la connaissance, qui résulte d'un travail, d'une information consciente et délibérée, de la physis... aujourd'hui, le rêve, donc l'espoir et l'illusion, reste possible. Sans cette conscience anticipante de ce qui pourrait ou devrait advenir, dans cet espoir – que nous pensons cependant irréalisable – d'une transgression de nos limites, nous n'aurions sans doute pas la force d'agir et de travailler au progrès de notre savoir et de nos techniques.