" Comment séparer les conceptions religieuses et le domaine scientifique ? Comment dialoguer tout en faisant respecter les programmes d’enseignement ? Comment soutenir pratiquement celles et ceux qui cherchent à vivre leur vie librement dans la liberté de leur conscience, de leur cœur et de leur corps ? Comment permettre aux thérapeutes d’exercer sans pression obscurantiste d’aucune sorte ? Comment parvenir à définir la place et les limites des cultes et des philosophies dans un État réformé ? "

Telles sont les questions posées en préambule d'une rencontre-débat consacrée à la défense de la laïcité face aux cléricalismes et aux intolérances religieuses. Elles sont révélatrices des lignes de front qui opposent les sociétés démocratiques, modernes, aux tenants du néo-obscurantisme. La séparation des conceptions religieuses et du domaine scientifique paraissait acquise dès lors que les méthodes scientifiques avaient fait la preuve de leur efficacité heuristique dans le cadre des sociétés industrielles à la technologie avancée. Les croyances religieuses se retrouvaient reléguées au magasin des superstitions antiques. Cet optimisme positiviste faisait fi de la persistance des comportements irrationnels et de l'incroyable obstination des obscurantismµtes. La foi n'est pas un acte de raison, mais une attitude d'allégeance et de soumission. De même la croyance superstitieuse subordonne la raison à la passion en tentant d'exorciser les peurs ancestrales et à combler le vide de nos ignorances au prix d'un bricolage intellectuel mimant maladroitement la logique scientifique.

Il ne suffisait pas de proclamer haut et fort la victoire sur les ténèbres, encore fallait-il réenchanter le monde après la mort des dieux. Mais à la ferveur des montages industrieux et révolutionnaires (qu'il s'agisse de la révolution sociale de 1789, des révolutions nationales et industrielles du capitalisme triomphant, ou des révolutions prolétariennes de 1917) succèdent rapidement les désillusions : la Raison - celle des Lumières - n'oblitérait pas la Terreur.

La rationalité scientifique échoua à conquérir les consciences en se mettant au service de la domination et de la destruction : la technique, productrice de richesse et de bien être, devenait un instrument de mort. La première guerre mondiale, avec ses premières armes de destruction massive composées dans les laboratoires chimiques, sonnait le glas du positivisme. Vingt ans plus tard, la tragédie se répétait : la rationalité technicienne d'un état hautement industrialisé fut mis au service de l'anéantissement génocidaire. Quelques années plus tard, Hiroshima et Nagasaki nous apprirent à voir dans le progrès la possibilité matérielle de la disparition du genre humain. Ainsi la raison adopte le double visage janusien : instrument d'émancipation, outil d'asservissement. Paradoxalement, c'est à travers un héritage kantien, la capacité philosophique d'une théorie critique, qu'est mise en lumière l'ambiguité radicale de la raison. Celle-ci peut être réhabilitée, mais au prix de la déconstruction des idéologies, et au prix de la déconstruction de la modernité.

Persistances de l'obscurantisme. L'exacerbation de l'opposition entre la science et la religion se manifeste dans les prétentions des "créationnistes" à une légitimité académique, voire scientifique. Il ne s'agit pas seulement des conséquences hasardeuses de l'interprétation littérale des textes sacrés : les fondementalistes qui affirment la création de l'univers en 6 jours et la coexistence des dinosaures avec les humains dans un monde âgé de 4000 ans font certes preuve d'une grande naïveté et sont très minoritaires dans le monde chrétien, bien qu'ils aient aux USA acquis ou maintenu une influence politique importante. Ce créationnisme ne devrait relever que d'un folklore passéiste, à l'instar du mode de vie technophobe des Amish, et disparaitre progressivement de notre univers culturel. Ce qui est en jeu, cependant, est leur prétention à une légitimité qui ne relève pas seulement d'un dogmatisme religieux s'avançant imprudemment sur le terrain scientifique et avançant obstinément, au prix de falsifications et de demi-mensonges, des "preuves" à leur discours bibliste.

L'Eglise catholique et la majeure partie des chrétiens échappent à ces dérives en abandonnant tout concordisme naïf et en adoptant les méthodes d'exégèse biblique historiquement rigoureuses, fondée sur une critique interne et externe des textes sacré, qui restent cependant présentés comme l'expression - historiquement et culturellement déterminée - de la révélation divine. La pensée théologique de la création reste un point de dogme, mais elle n'entraine pas nécessairement le déni de la théorie de l'évolution, seule capable aujourd'hui d'expliquer la diversité du vivant de manière cohérente et autosuffisante. En parlant de créationnisme, je n'évoque donc pas la pensée théologique de la création, mais bien la prétention du religieux à s'introduire dans un champ épistémologique qui lui est étranger.

De la part des créationnistes militants, la stratégie d'argumentation relève du confusionnisme délibéré : ainsi nous voyons telle association fondamentaliste créer aux USA un "musée" de la création. L'institution muséale est, dans la conscience collective, un lieu d'exposition et de vulgarisation d'un savoir rationnellement fondé, un lieu où est censé se dire la "vérité" d'un patrimoine. On n'y accepte ni faux artistiques ni falsifications scientifiques. Or ce musée qui prétend démontrer les thèses "jeune-terre" du créationnisme n'est en fait qu'une mise en scène factice, une reconstition disneyenne d'un passé fictif. C'est en empruntant les formes du discours scientifique que le créationnisme prétend reconquérir droit de cité et revendiquer une juxtaposition aux cotés du darwinisme dans les manuels scolaires. Mais, sauf à se faire complice de la désinformation et du mensonge, et renier sa vocation, un professeur de biologie ne pourrait introduire le créationnisme dans son programme que sous la forme d'une réfutation en règle de son argumentaire pseudo-scientifique.

Le créationnisme se conjugue parfois sous un mode plus subtil. En ne reniant ni les données de la cosmologie et de la géologie, ni l'idée de l'évolution, elle cherche à assigner une finalité au devenir du vivant, l'inscrivant dans un plan divin dont la culmination serait l'apparition, fruit d'une volonté transcendante, de l'homo sapiens. Les adeptes de l'intelligent design, qui cherchent à propager leur thèse par un lobbying concerté, entendent réintroduire l'idée religieuse d'une création intentionnelle dans le champ scientifique en réactualisant la "théologie naturelle" de William Paley, dont la métaphore de la montre et de l'horloger est bien connue. La stratégie formulée par le think tank fondamentaliste chrétien Discovery institute dans "the Wedge Document", memorandum confidentiel qui décrit une stratégie d'influence de l'opinion publique en vue d'assurer l'hégémonie religieuse dans la société américaine prévoit l'usage tactique des thèses de l'Intelligent Design comme moyen de légitimation scientifique et académique du créationnisme. Une telle tactique serait subrepticement portée en France par "Université interdisciplinaire de Paris", association privée (loi 1901) qui organise des recherches et débats pluridisciplinaires favorisant le dialogue entre religieux et scientifiques.

A ces tentatives de subversion parascientifique, comment et que répondre ? Le terrain de la confrontation ne se situe pas tellement, à mon avis, dans les laboratoires et les institutions de recherche, mais bien dans les lieux institutionnels de la production idéologique à savoir : l'institution scolaire (y compris l'enseignement supérieur) et les medias. La querelle du créationnisme s'avère le cadre d'une confrontation idéologique majeure entre le spiritualisme et le matérialisme prenant comme enjeu de controverse et symbole la théorie de l'évolution, ou plus particulièrement, certains aspects de la théorie darwinienne. Ces aspects sont : le caractère aléatoire, non intentionnel, de la diversité génétique et le caractère purement mécanique, non intentionnel et non providentiel, de la sélection. En clair, s'agit-il de voir la diversité du vivant comme une résultante purement contingente de processus mécaniques, physiques et chimiques, ou comme le fruit d'une intentionalité transcendante ?

La biologie répond clairement en faveur de l'évolutionnisme, malgré les prétention parascientifiques des créationnistes. Le matérialiste, qui s'appuye volontiers sur les données scientifiques, affirme en outre qu'aucune réponse valide n'est donnée par la théologie, ni même par la philosophie, du moins si cette dernière fait l'économie de l'investigation rigoureuse des faits.

La théorie scientifique de l'évolution est cependant complexe, elle ne peut se réduire à une quelconque vulgate caricaturant le darwinisme en une apologie de la loi de la jungle. Elle ne peut légitimer aucune hiérarchisation des êtres vivant, et encore moins des sociétés humaines. Actuellement, la théorie de l'évolution mobilise à la fois la génétique, la biologie du développement, l'étude statistique de la variabilité au sein des populations, la paléontologie et la géologie, l'éthologie et l'écologie. Des modèles expérimentaux corroborent les observations, et permettent d'affiner la théorie et de constater, sur le terrain, des processus évolutifs parfois beaucoup plus rapides que l'on pourrait le supposer de prime abord. Mais en raison de sa complexité et de sa technicité, il n'est pas aisé de populariser la théorie de l'évolution en évitant les clichés qui, parfois, prêtent le flanc à la critique. Ainsi l'idée d'une hiérarchisation spéciste faisant le l'homme le nec plus ultra de la sélection naturelle doit être écartée. Le tardigrade, capable de résister aux conditions extrêmes, est, à sa manière aussi évolué que le primate le plus intelligent. Le développement cérébral n'est peut-être même pas un facteur évolutif déterminant dans l'adaptation, à terme, de l'espèce humaine. Pouvons-nous nous enorgueillir de cette capacité cognitive qui a permis à une seule espèce de primate de se comporter en superprédateur capable à court terme de littéralement détruire son habitat vital à coup de technologies inappropriées et de détruire mutuellement en guerres fratricides ?

A l'échelle des temps géologiques, l'hyperdéveloppement du cerveau humain pourrait fort bien s'avérer un lourd handicap sélectif, une hypertélie menant à l'autodestruction de l'homo sapiens. Paradoxalement, la conscience tragique de cette perspective peut fort bien forcer à une adaptation délibérée, intentionnelle, de l'humain. Après tout homo sapiens est peut-être le seul animal suffisemment conscient des mécanismes de son évolution pour pouvoir agir délibérément sur son devenir biologique : la transformation intentionnelle de son environnement est une voie, la transformation de ses caractères physiques et psychiques en est une autre. L'un et l'autre se conjugueraient pour forger un homme nouveau. Mais jusqu'à présent, les tentatives politiques de trans-humanisation se sont avérées catastrophiques en raison même de la persistance de traits comportementaux archaïques, comme la propension à la croyance irrationelle, parfois érigés en garants du bien-être humain.

Ainsi l'évolutionnisme ne nous incite pas à l'optimisme. Elle incite plutôt à l'humilité en relativisant notre place dans l'univers. Cette révolution antispéciste, qui fait fi de l'illusion anthropocentrique, nous mène à une conscience plus aigüe des enjeux écologiques, de l'interpénétration profonde de notre destin et de celui de la planète. La connaissance rigoureuse des mécanismes de l'évolution nous mène à une meilleure conscience des enjeux écologiques et nous arme mieux pour répondre aux défis qui se posent à la génération présente.