L'objet de la conférence est de présenter quelques outils d'analyse des contradictions du monde contemporain. Issu de la seconde guerre mondiale et de la guerre froide, il se caractérise par une globalisation planétaire du capitalisme.

Badiou présente un schéma conceptuel illustrant une double polarisation.

schéma conceptuel des contradictions

Un axe modernité – tradition.



La modernité, héritage des Lumières, se caractérise par la revendication de de l'égalité sociale, par par l'autonomie individuelle, aboutissant à une (relative) liberté des moeurs et par la suprématie de la technique.

Le tradition repose sur une représentation du monde héritée du passé et supposé immuable, sur une transmission des acquis plutôt que l'innovation, et une société hiérarchisée ...elle perçoit la modernité comme une dissolution de l'ordre ancien.

Capitalisme versus communisme L'autre axe d'antagonisme oppose le capitalisme (comme système économique et social ) au communisme  défini comme projet social visant l'abolition de la propriété privée, des relations d'exploitation et de domination, la libre association des travailleurs, la dés-hiérarchisation sociale et aboutissant au dépérissement de l'Etat.

Cependant, les contradictions du monde contemporain, qui ont déterminé les grands conflits du 20e S, ne se superposent pas avec ces polarisations précitées.

La guerre froide a opposé l'Occident – libéral et capitaliste – aux pays socialistes où l'idéal communiste s'est concrétisé – pour le pire - dans un pouvoir étatique centralisé et despotique.

Le fascisme, qui se situe dans le pôle traditionaliste, s'est opposé à la fois au libéralisme occidental et au communisme. On peut dire que le fascisme est la mise en cohérence du traditionalisme et du capitalisme, tandis que les sociétés occidentales libérales, mettent la modernité au service du capitalisme.

Donc nous avons les contradictions modernité/tradition – capitalisme/communisme mais aussi occident/pays socialistes et fascisme/occident et fascisme/communisme.

Depuis la chute du communisme, le capitalisme hégémonique phagocyte la modernité, se confondant aux yeux des peuples dominés avec elle. La modernité est elle-même devenue une aspiration planétaire : les peuples prolétarisés, souvent migrants, exilés et déracinés sont en quête de modernité occidentale et cherchent à se défaire des pesanteurs traditionnelles

C'est dans le cadre de ces contradictions que s'expliquent les transformations de conflits dans le monde. Il ne faut pas oublier que l'occident capitaliste exerce une violence intense dans le monde : pillage des matières premières, exploitation semi-esclavagiste de la main-d'oeuvre, guerre destructrices d'états, exacerbation des conflits locaux...

Ce qui est convenu d'appeler « islamisme » n'est pas l'expression d'une résistance au capitalisme, mais la résultante de la fusion entre un capitalisme et d'une société traditionnelle : en conséquence, il est tout à fait légitime de catégoriser les mouvements ou idéologies islamistes comme des « fascismes » au sens large du terme : traditionalisme au service du capitalisme.

Si le communisme étatique s'est effondré, échec qu'il serait vain de nier, quelle résistance peut-on mener contre le capitalisme (libéral ou fascisant)... ? une nouvelle vérité politique (NVP) doit se faire jour, dans des formes différentes des modèles insurrectionnels qui ont prévalu jusqu'à présent.

La contradiction principale deviendrait dès lors celle entre la construction de la Nouvelle vérité politique et le capitalisme hégémonique. La NVP se situe, dans le schéma, dans le pôle de la modernité et du communisme... autrement dit un communisme dégagé du « traditionalisme » inhérent aux structures étatiques autoritaires et conservatrices qui se réclamaient du communisme.

La NVP doit reconstruire le communisme – souci du commun - en le conciliant avec la modernité (libérale), ce qui implique une critique du communisme étatique - et en visant le dépérissement de l'Etat.

Badiou est optimiste à long terme mais à court terme, la réalité lui interdit toute illusion utopique : la guerre est probable, dans la mesure où nous nous situons dans une période intercalaire semblable à celle qui précédait la 1e guerre mondiale : rivalité entre les pays impérialistes pour les ressources des colonies, tout cela dans un contexte d'alliance sacrée.

La formation de la Nouvelle vérité politique pourrait aussi se rapprocher des révolutions de 1848, qui cherchaient de nouvelles formes d'émancipation qui ne répéteraient pas les schèmes insurrectionnels et terroristes de 1789... Dans le contexte actuelle, la NVP devra soit conjurer la guerre par la révolution, soit considérer que la guerre impérialiste créera les conditions d'une révolution.

Les questions posées par le public :

1. l'hégémonie du capitalisme aboutit-elle à la mort de la dialectique (fin de l'Histoire) ?

Non. La situation actuelle est comparable à la configuration historique de 1848. Il s'agit d'émanciper les peuples en ne réitérant pas 1789... (tout comme nous ne devons pas refaire 1917). La NVP est un terrain d'expérimentations sociales, un réel capable d'affronter la réalité présente. A noter que l'alliance actuelle contre le terrorisme, expression de l'hégémonie impérialiste du capital globalisé, n'est pas sans rappeler la Sainte Alliance, qui précède l'éclatement de WW1

2. la contradiction entre « liberté » et « égalité » est-t-elle négligée ?

Si les formes actuelles de la démocratie parlementaire sont remises en question, il s'agit avant tout de réactiver la démocratie dans un proces collectif d'auto-émancipation.

3. quelle signification donner au point central du schéma ?

Il s'agit d'un point focal, vide, d'où émergent toutes les potentialités historiques. Ce schéma permet d'orienter la vie à partir du lieu (géographique/historique/sociologique) où on se trouve.

4. NVP et question de l'Etat

Le dépérissement de l'Etat est l'aboutissement du projet communiste.

5. L'union européenne n'est-elle pas un dépassement/solution à ces contradictions ?

L'UE doit être considérée comme un processus de sauvetage des Empires, face aux autres impérialismes.... c'est une temporaire bouée de sauvetage dans un monde en proie aux concurrences impérialistes et une courroie de transmission de l'hégémonie capitaliste.

Note personnelle

Badiou conceptualise de façon très claire les principales contradictions du monde contemporain... cependant des questions restent ouvertes.

Comment s'articule la contradiction principale du capitalisme, celle entre le capital et le travail, et se concrétisant dans la lutte de classe (sous ses diverses formes : revendications salariales, grèves, appropriation des moyens de production...) avec les contradictions relevées dans le schéma. Est-ce que la lutte de classe n'est-elle pas un peu passée sous silence ?

Quel serait le rôle, ou la fonction, des Etats-nations dans le processus d'émancipation mis en oeuvre dans la NVP ? Est-ce un « obstacle » relevant de la tradition (identité ethno-culturelle-linguistique) ou un outil – géographiquement délimité – d'exercice de la souveraineté populaire, dans une perspective d'émancipation prolétarienne.

Quelle serait la forme concrète de la Nouvelle Vérité politique : un discours conceptuel ? Un mouvement social ? Un ou des partis politiques ? Est-ce que les mouvements sociaux actuels – dont la résistance au néo-libéralisme européen qui se dessine en Grèce, en Espagne et ailleurs – relèvent-ils de ce processus. Se pose aussi la question des stratégies à mettre en oeuvre dans la construction de cette « nouvelle vérité politique ».