série théorie critique

STRUCTURALISME GENETIQUE ET LITTERATURE

LUCIEN GOLDMANN, CRITIQUE ET SOCIOLOGUE

Patrice Deramaix


introduction

P. De Man (1) relève que "dans l'étude littéraire, la question du moi surgit sous forme d'un réseau complexe et déroutant entre une pluralité de sujets possibles". Acte de jugement se situant dans la conscience du lecteur, la critique fonde sa légitimité sur l'intersubjectivité qui s'établit entre le lecteur et l'auteur, cherchant à faire lire, à aider à mieux lire. La critique établit des rapports pluriels entre le moi critique (celui du lecteur) et le moi créateur (celui de l'auteur) : "il régit les rapports intentionnels qui s'établissent dans l'oeuvre entre le sujet constituant et l'oeuvre constituée ; il peut être cherché ... dans le rapport que le sujet entretient, par l'entremise de l'oeuvre, avec soi-même. ". Nous avons, comme dit P. de Man, "le moi qui juge, le moi qui lit, le moi qui écrit et le moi qui se lit " et la question qui se pose à tout critique est "d'établir le plan sur lequel ces différents sujets se rencontrent et se confondent pour constituer l'unité de la conscience esthétique".

Ce qui est à la base de bien de difficultés qui concernent essentiellement l'élucidation des rapports entre l'auteur et l'oeuvre. La critique formaliste tend à considérer l'oeuvre comme une monade, centrant l'attention sur le texte, rien que le texte. En cela elle s'attache à en décortiquer les ressorts et la structure, cherchant à en dévoiler les lois immanentes. Si de telles pratiques (formaliste russe, structuraliste, de la "New Criticism", approche sémantique, narratologique, poiétique...) permettent effectivement d'établir les structures formelles d'un matériau donné et d'en révéler les richesses , elles n'en expliquent pas la genèse. Nous pourrions tenter d'élucider l'oeuvre à travers l'existence de son auteur et à la limite considérer l'oeuvre comme le lieu de développement du moi de l'auteur. C'est - selon P.de Man - l'attitude prise par Binswanger, à propos de Ibsen dont "l'entreprise littéraire ne se distingue en rien de cette entreprise de développement de soi " ... "c'est dans l'oeuvre et sans doute par l'oeuvre que cet épanouissement du moi a lieu" (2). C'est là un renversement catégorique de toute élucidation positive. L'oeuvre n'est pas l'expression d'un sujet concret : ce dernier qui émerge au contraire de l'acte littéraire qui est le lieu d'une expérience existentielle fondatrice. Le moi de l'auteur s'élucide à travers l'oeuvre.

La psychocritique explique l'oeuvre par un corpus de références biographiques. Certes, elle ne s'attache pas aux faits matériels (contexteculturel, géographique, social) comme la critique tainienne ou lansonnienne mais bien aux traces événementielles qui subsistent dans le subconscient de l'auteur et se retrouveraient dans l'oeuvre qu'une herméneutique permettrait dès lors de décrypter. Ces voies diverses qui ont toutes en commun cette volonté d'élucidation de l'oeuvre (excluant par là une pure critique d'identification qui n'aboutit trop souvent qu'à un commentaire subjectif) n'abordent cependant le rapport avec l'oeuvre que sous l'angle interpersonnel. Le moi du lecteur semble être une monade isolée de tout référent culturel et celui de l'auteur ne s'enracine que dans un devenir individuel détaché de tout contexte historique. L'oeuvre, quant à elle, devient une monade que, certes, l'étude intertextuelle rattache à d'autres monades, sans pour autant élucider le processus concret d'élaboration du texte.

L'intervention de la sociologie de la littérature apparaît indispensable si l'on veut comprendre réellement une oeuvre et dépasser le stade du simple commentaire esthétique, philosophique, éthique ou purement littéraire à fonction normative tout en évitant la subjectivité qui, dans le pire des cas, ferait de l'étude littéraire une pure fiction, un alibi de l'expression du moi du critique, ou au mieux, une production idéologique (déterminée par des instances étrangères à la réalité de l'oeuvre étudiée). La sociologie de la littérature souffre d'un handicap : c'est le précédent positiviste incarné essentiellement par Taine, à qui manquait la rigueur de Lanson et contre lequel se dressèrent les courants intuitionnistes de la critique littéraire. Or si le dogmatisme de Taine a pu justement susciter les critiques, il n'empêche que sa démarche a fortement contribué à sortir la critique littéraire du dilettantisme et de l'impressionnisme. Soucieux de scientificité, Taine n'en est pas moins imprégné de romantisme. L'influence de Hegel l'écarte du rationalisme cartésien, il voit en la science non pas l'occasion d'une spéculation purement abstraite relevant d'un formalisme logique, mais la possibilité d'une appréhension synthétique du réel. Pour lui, les contradictions inhérentes à la vie et à la pensée se résolvent dans une synthèse supérieure qui les surmonte et les projettent dans l'avenir.

Ainsi le tout organique est plus que la simple résultante d'une combinaison d'éléments, il préexiste aux diverses parties que l'analyse révèle. Cette conscience de la totalité fondera sa préoccupation centrale dans le domaine littéraire et esthétique : il lui faut relier l'oeuvre à son contexte. Et ce contexte, ce sera essentiellement le milieu (géographique, social), la race (biologique, anthropologique) et le moment (historique). Certes son déterminisme reste mécanique et datera rapidement, mais il cherche à déceler "les dépendances mutuelles" qui régissent la création littéraire, intégrant l'oeuvre dans une totalité plus vaste qui est le contexte socio-historique.

La sociologie actuelle de la littérature considère l'oeuvre comme un produit qui sera remis dans le contexte social et historique en amont et en aval.
En amont nous trouvons en l'auteur un homme dont l'existence est déterminée par des conditions historiques précises, concrètes, dont le critique devra rendre compte. L'oeuvre, sa production est un fait social qui résulte des conditions matérielles, sociales et institutionnelles de l'écriture.
En aval, nous pourrions aborder la question de la réception de l'oeuvre, durôle que jouent les critiques littéraires dans la constitution des "Belles Lettres", reçue comme telle par le lectorat cultivé.

Nous pourrions considérer aussi le fait littéraire dans sa dimension économique : si le livre est vecteur de culture (signifiant) il est aussi marchandise et bien symbolique. On peut à cet égard se référer aux travaux de Bourdieu.(3) La lecture est - elle aussi - un acte socialement déterminé : non seulement sa pratique est définie en grande partie par les processus de différenciation culturelle et sociale autant que par les conditions purement matérielles de la distribution mais elle n'est, en elle-même, pas neutre : le lecteur restructure le livre en fonction de la perception qu'il en a (4) et cette perception est conditionnée par son insertion socio-culturelle.

De l'écriture à la lecture nous nous trouvons face à un réseau extraordinairement complexe de déterminations diverses que le critique devra élucider s'il veut comprendre toute la portée du texte qu'il étudie. Une des tâches centrales de la sociologie de la littérature est l'explication de l'oeuvre par sa mise en situation sociologique : quels sont les déterminants sociologiques du discours, du contenu explicite ou implicite de l'oeuvre qu'une analyse structurale pourrait mettre en évidence? Une approche psychologiste tentera de relier l'oeuvre au devenir individuel de son auteur tandis qu'un historicisme mécaniste cherchera à l'expliquer par les événements concrets dont on pourrait déceler les traces dans le texte. Or le texte littéraire est bien plus qu'un simple reflet ou un dépositaire des pulsions inconscientes de l'auteur: il est création, mise en ordre et structuration d'un univers propre, une représentation du monde. Représentation dont la nature et le contenu sont socialement déterminés.

C'est cette fonction de la littérature que nous analyserons en nous basant essentiellement sur l'oeuvre de L. Goldmann. Notre propos restera limité. Il consistera à dégager des travaux de Goldmann quelques notions et concepts essentiels qui permettrait de fonder une méthode d'analyse littéraire. Ayant mis en évidence quelques moments forts de la critique goldmannienne, nous essayerons de la situer dans le champ de la critique littéraire actuelle et plus particulièrement par rapport aux autres courants de la critique marxiste.


notes

1) Ludwig Binswanger et le problème du moi poétique, par Paul de Man, in Les chemins actuels de la critique : [actes du colloque de Cerisy-la-Salle de 1966]. Paris: U.G.E., 1973. Collection 10/18. pp.63 et sq.

2) idem p. 67.

3) cfr P.Bourdieu, "la distinction". Paris : Editions de Minuit et "le marché des biens symboliques" , in L'Année Sociologique,22 (1971) pp 49-126.

4) H. Eco, "Lector in fabula". Paris : Librairie Générale Française, 1979.


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